Il en fut pareillement des bonds et des danses de l’orgie, mais, hélas ! Sylvius n’était pas un poète.

La gent tout entière des demi-dieux se livrait, sans grand bruit, à des amusements puérils. L’un faisait claquer sur sa joue un lys gonflé, tel autre chevauchait un bâton. Sur la piste, des faunes couraient, faisant, de leurs petits sabots, voler la poussière. Puis, le poil en sueur, ils s’essuyaient le front avec du feuillage en riant d’avoir eu si chaud. Un silène leur servait d’arbitre. Ce silène !… c’était sans doute un vieux beau, rosarum feminarumque amator. Deux narcisses fleurissaient derrière ses oreilles. Son cou plissé et ses hanches un peu chauves étaient ornées d’un pampre luxuriant : — on le respectait comme un sage, parce qu’au temps où sa hanche était encore chevelue, il avait baisé les mains de Bacchus Héméride. Non loin, le tourneur de broche qui, la veille, chantait des ritournelles, tâchait à se tenir debout sur l’outre bien graissée. Sylvius regardait deux faunes amis consulter le saut des osselets, tandis qu’autour d’eux, une nymphe aux doigts de pieds fleuris de violettes faisait tantôt la roue et tantôt l’arbre droit. Sur le bord de la petite falaise, le paposilène lançait en ricochets des pierres plates aux tritons et, près de lui, un panisque s’essayait à marcher sur de rustiques échasses.

Les courses étaient finies. Les tambourins, les flûtes, les conques, les cymbales remplissaient l’air d’agréables rumeurs. Le vieil arbitre, la tête couverte d’un turban de feuilles tressées, galopait à quatre pattes, portant sur son dos une bacchante. Dans la piste on mangeait, on se jetait des fruits. Les ânes, les panthères ne servaient plus qu’aux jeux des enfants, et ceux-ci, d’ailleurs, paraissaient se divertir fort bien en leur tirant les oreilles et la queue. Un satyreau tenait une de ces grandes chattes entre ses bras, roulait avec elle sur l’herbe, et ne s’arrêtait de lui baiser le museau que pour lui agacer la moustache.

Il y avait dans ces amusements qu’on eût dit d’une fête de village tant de belle humeur, tant de bonne et simple gaîté que Sylvius en était tout heureux. Marsyas, qui l’avait rejoint, lui prit le bras et tous deux, ils traversèrent en souriant la mêlée de bonds et de cris. Ils passèrent près de deux sylvains qui s’étaient tant battus pour un rayon de miel qu’ils étaient eux-mêmes tout emmiellés et se léchaient les doigts d’un air triste. Mais l’endroit le plus agité de ce lieu de fête était celui où l’on avait fixé une longue gaule par dessus la falaise de façon à ce qu’elle surplombât les flots. Là se trouvait la compagne de Marsyas, la faunesse aux cheveux d’or. Elle considérait les jeux des satyres.

O difficile tâche pour un chèvre-pied que de marcher sur un tronc d’arbre glissant pour atteindre un bouquet champêtre piqué à son extrémité. Et quand un concurrent maladroit avait failli et qu’il tombait à l’eau, quels rires et quelle bousculade ! Les tritons assemblés sous le mât, tenaient ces malheureux, leur faisaient boire l’eau amère, les chassaient avec des sifflets et des injures, mais ils ramenèrent jusqu’à la grève, aux cris rauques des conques, le faune vainqueur qui, glorieusement huché sur ces épaules marines, brandissait le bouquet. Et l’on vit la toison mouillée jeter une ombre rousse contre les poissonneuses écailles, dans la joie des rayons d’or et des écumes blanches.

Sylvius s’était retourné vers Marsyas qui pressait la taille de la faunesse aux cornes fleuries.

« Fête charmante ! dit le jeune homme. Délicieux après-midi. »

Marsyas ne répondit pas. Il regardait fréquemment, et d’un air inquiet, vers le coin de plage où un chemin large et montant se perdait sous bois. La faunesse, elle aussi, semblait agitée par quelque attente et levait les yeux vers Marsyas à tout instant… mais les bruits de la fête ne s’apaisaient point, plaisants, familiers et joyeux.

Soudain, on entendit gronder une lourde voix. Tout le monde, jusqu’aux panthères, tourna la tête.