Sur le chemin montant douze centaures apparurent, et qui chantaient.

Aux sons de leur lente musique, lentement, ils descendirent la côte, tenant à la main de grands bâtons qu’enguirlandait du lierre. Certes, ils n’étaient pas de la race du vieux Bianor qui, sur un mode épique, radotait, car, splendides et leur corps d’homme nu, ils ressemblaient à des lutteurs dont la force eût été au repos. Trois centauresses amplifiaient le chant de leurs voix profondes et si grave était ce chant, si religieux, que la fête s’arrêta comme sous l’injonction d’une divinité.

Dès cet instant, Sylvius ne comprit plus rien à rien.

Et ce fut en effet la présence d’un dieu qui se manifesta. — L’île tout entière, avec ses rocs, sa forêt, ses sables et ses pâturages se souleva comme une croupe de femme chaude. On eût dit qu’au même instant des milliers de fleurs s’étaient ouvertes et lançaient au ciel un pollen d’or, que le jargon des oiseaux s’amincissait en trilles amoureux, que la mer caressait plus suavement la plage, que le sol crevait de volupté… Et les arbres se penchèrent les uns vers les autres, joignirent leurs branches, balancèrent leurs têtes, et l’air fut occupé par le bruit d’un seul baiser.

Le soleil brûlait comme au jour qui vit choir Phaëton. — Flots ! rameaux enlacés ! sillons fins de la grève ! mousses et bourgeons ! nuages ! (ô barques légères !) et toi, race des demi-dieux ! vous sentiez bien le printemps monter en vous, — et c’est pourquoi vous vous unissiez en si proches embrassements, — et c’est pourquoi faunes et faunesses s’étreignaient, grattant le sol et battant l’air de leurs pattes, — et c’est pourquoi les centaures saillaient les centauresses et qu’en miaulant s’appariaient les panthères, — et c’est pourquoi l’heure était aux cris, aux coups de griffe, aux ruades, aux morsures, pourquoi, ayant délaissé son enfant, une faunesse se pressait le ventre et pirouettait sur un sabot comme si le vent la fouettait et qu’elle suivît le tourbillon de rire qui fuyait de sa bouche ; pourquoi les nymphes échappées du bois râlaient à lèvres unies ; pourquoi, sur un rameau fourchu et souple, une satyresse, assise, s’élevait de la terre et s’abaissait vers elle, suivant l’indication d’un rhythme intime et parfois activait ce rhythme par un cambrement de reins et toujours se mordait les doigts pour ne point hurler ou ne point gémir, — et c’est enfin pourquoi Marsyas, grimpé sur le plus haut rocher de l’île, debout et sanglant dans la forte lumière, couronné d’or et de pommes de pin, ceinturé de soie noire et le glaive à la main, lançait aux quatre horizons une clameur de volupté surhumaine, tandis que son voile vert flottait derrière lui.

XXVI

Voilà qui dépassait Sylvius. Il ne pouvait goûter l’orgie, il ne pouvait y participer. Il tremblait seulement, sans dire mot.

Un arrêt se produisit dans cette exaltation des demi-dieux.

Sur l’enclume de la forge qu’on avait installée au bord du bois, un grand centaure blanc se faisait remettre un fer au sabot gauche d’arrière. Un faune battait le fer rouge avec un gros marteau. Un silène retenait le sabot du centaure ; un autre tirait la corde du soufflet.

Ce groupe, doublement éclairé par la lune et par la forge, était tout baigné d’une lumière vive sous le feuillage d’un vert violet et les rameaux de laque sombre.