« T’en souviens-tu, Hadès, du déplorable voyage que nous fîmes en Palestine ?
— Non ! gémit Hadès, je ne me souviens que d’une chose, c’est que depuis dix-neuf siècles j’agonise !
— Ah ! s’écria Perséphone, vous vous demandez sans doute, adolescent, ce que nous allions faire dans ce pays de palmes sèches ! Sachez qu’on s’ennuyait parfois sur l’Olympe ! on se lasse d’une louange continuelle et même du nectar et de l’ambroisie. Or, un jour, nous descendîmes sur terre afin de nous récréer.
« Nous étions vêtus superbement de pourpre violette et rouge et les choses brillantes de l’univers glorifiaient ces belles étoffes. Nous descendîmes sur le Parthénon ; de là, marchant sur la mer, nous nous rendîmes à Naxos, puis à Milet, puis en Pamphylie, puis à Paphos, puis en Judée. C’est en Judée que Zeus voulut pénétrer dans les terres. Nous avions belle apparence ! Nous marchions comme des paons déployés et les arbres nous regardaient tout ébahis et les pierres ouvraient leurs yeux et l’air tourbillonnait musicalement autour de nos sublimes têtes. Aphrodite et moi, nous marchions en avant, heureuses à cause des brises parfumées et des corolles du chemin. Or il advint que nous eûmes soif, nous, les dieux splendides. Nous nous arrêtâmes devant une étable et voulûmes demander à boire. L’étable était sombre. Au fond, une femme tenait un enfant sur ses genoux. A sa droite il y avait un âne, à sa gauche il y avait un bœuf. Un homme était debout près d’elle. Nous sentîmes une odeur de lait qu’on venait de traire et nous allions entrer dans l’étable, quand nous nous aperçûmes qu’il nous était impossible d’en franchir le seuil. Zeus, Héra et tous les autres dieux, et toutes les autres déesses n’y parvinrent pas. C’était un seuil interdit. Alors nous nous résolûmes à partir, mais on eût dit que nous étions vêtus de haillons. Nos pierreries s’étaient éteintes, nos étoffes ne brillaient plus, et, par la porte de l’étable, nous pouvions voir une grande gloire d’or envelopper la femme et son enfant, une gloire plus lumineuse que celle même d’Apollon. — Nous continuâmes notre marche, silencieux comme des mendiants, mais nous n’avions plus soif.
« C’est depuis ce jour que nous nous prîmes à mourir.
« Car ils sont morts, jeune homme, les dieux qui brillaient sur les collines et dans le ciel ! Ils sont morts ceux qui fleurissaient de leur grâce, animaient de leur forte sève, illustraient de leur renommée le printemps du monde ! Mort ! celui qui vainquit Marsyas ! Mort celui qui parcourut l’Inde monté sur un léopard ! Morte ! Aphrodite embaumante, Héra épanouie, Hébé à peine éclose ! et le versatile Hermès s’est pris le pied dans sa course ! Ils sont tous morts ! nous veillons sur leurs restes et, bientôt, la poussière nous reprendra nous-mêmes, le jour où le Styx sera tari. »
De son doigt tendu, elle montra à Sylvius cent cadavres, rangés autour de la salle et qui suintaient et dégouttaient à travers leurs bandelettes, ou bien, déjà secs plus qu’à demi, tombaient en cendres légères. Un seul, énorme, gonflait dans un coin la coupole de son ventre marbré de bleu et Sylvius comprit que c’était Bacchus, car de sa bouche montait puissamment un ceps de vigne, lourd de grappes violettes.
Un soupir rauque que Hadès exhala fit osciller les nuées vertes. Hadès tourna sa face verte couronnée de verdure, leva ses mains de pourpre et dit à Perséphone d’un ton suppliant.
« J’ai faim ! j’ai grand faim !
— Et moi aussi j’ai faim, dit Perséphone, mais il n’y a presque rien à manger aujourd’hui ! Ah ! si le ciel chrétien existe vraiment, quelle ripaille les saints et les démons doivent faire, tandis que nous agonisons, faute de viandes païennes ! Je songe parfois… »