Elle s’interrompit et regarda son époux d’un air affamé, puis elle reprit d’une voix trouble :
« Une faunesse de l’île d’Ala vient d’accoucher et son enfant est mort. Le voici. C’est peut-être notre dernier repas.
— Tu m’en donneras ? » dit Hadès en accrochant ses mains rouges au bord du trône.
Ce fut horrible. — Avec un rire clair qui roula dans la salle comme une perle, Perséphone leva entre ses mains un satyreau dont la bouche bavait encore le lait maternel. Il était blond, velu, et la mort l’avait surpris les doigts écarquillés comme par la peur. La déesse prit le petit cadavre par les pattes, un sabot dans chaque main, et, tout à coup, le déchira en deux ainsi que l’on déchire un lambeau d’étoffe. Puis elle s’accroupit sur le trône et dévora sa proie. De temps en temps elle jetait un os et des morceaux de chair tiède à Hadès qui haletait de faim à ses pieds.
Dans la grande salle on n’entendait que le bruit du ruisseau rouge qui bouillonnait à chaque soupir d’Hadès, et la sèche cassure des os broyés.
Sylvius poussa la porte noire d’un heurt violent de son épaule et s’enfuit en hurlant. Il parcourut le couloir où Cerbère dormait toujours, et se trouva de nouveau près du rivage, à la gueule de l’antre.
Autour de lui, flottaient un parfum de romarin, un parfum d’algues, un parfum de liberté.
La mer s’étendait jusqu’à des lointains de brume et berçait des reflets d’étoiles scintillantes…