« Hélas ! pleura-t-elle, la voix entrecoupée de sanglots encore harmonieux, je sens mes forces décroître ! Suis-je donc si faiblement immortelle que trente siècles aient suffi à me défaire ? Hélas ! hélas ! peut-être as-tu recueilli le soupir d’agonie de la dernière sirène ! »

Emu, Sylvius la prit dans ses bras et tâcha de la réchauffer. Elle lui caressait les joues de ses mains osseuses.

« Le monde est triste, mon petit, dit-elle avec un sourire ; nous vivons en un temps malsain. Déjà les hamadryades de cette île sont mortes étouffées et les naïades se sont noyées en elles-mêmes. »

Elle repoussa Sylvius doucement, et, ses yeux pathétiques mouillés de larmes, dit encore :

« L’Univers est en cheveux blancs… il flotte des cendres dans le ciel… Ah ! siècle triste et délabré ! jours de honte ! deuil de la terre !… »

Une rafale l’interrompit, qui souffla sur elle, la cingla d’un froid mortel, ébouriffa ses plumes, les arracha de ses ailes, les fit voler en tourbillon, puis les sema sur le flot. Bientôt, il ne resta plus, de celle qui avait charmé tant d’hommes jusqu’au trépas, que l’apparence d’un poulet plumé. Cette tremblante caricature tâcha de voler encore, mais ne fit ainsi qu’achever de se détruire au coin cruel du rocher.

Le flot en disposa.

XXX

« Décidément, soupira Sylvius, voilà un voyage que j’entreprenais avec plaisir et dont je ne retire aucun bénéfice. Ma seule muse, mon petit homme en or, fut fondu en napoléons et dispersé dans la mer ; d’autre part, il est impossible de se retremper aux sources antiques : les faunes ont un parfum trop vif, les vieux centaures sont ennuyeux, la bacchanale est trop ardente, l’Hadès est vert de pourriture et les sirènes se désagrègent ! — Maintenant que je suis venu dans cette étrange localité, je n’aspire plus qu’à rentrer au pays ! »

Déjà, l’aube s’étendait en vapeurs orientales.