Debout sur la plage bleue, et, serré dans son costume losangé, encore très joli malgré quelques déchirures, Sylvius étudiait le tourment de son âme et regardait vaguement les prémices du soleil, quand, soudain, une tête énorme, pleine de bosses, lourde d’eau coulante, s’éleva de l’écume, et une voix sentencieuse monta avec l’aurore :
« Elle est donc morte, la vieille ! Elle ne gâtera plus l’harmonie du crépuscule par ses chansons ! J’ai vu sa carcasse entraînée inéluctablement vers la pleine mer et me sens réjoui de ce trépas ! »
Sylvius s’avança jusqu’aux franges de la vague et vit un grand dauphin qui nageait, majestueux, près des rochers. Ses yeux plats brasillaient joyeusement, l’arête de son dos semblait vernie de lumière, et, parfois, il bâillait de toute sa gueule.
Tandis qu’il admirait les tons d’héraldique dont le jour diaprait ce merveilleux poisson, Sylvius songeait à certaine fable bien connue où un singe chevauche un dauphin.
« Dauphin ! lui dit-il d’une voix vibrante, dauphin ! me transporterais-tu, sur les côtes provençales, sans fatigue ? Je ne puis t’offrir le moindre prix de passage, car, pour l’instant, je suis pauvre et, ce matin encore, j’étais nu. »
Le dauphin remua son large œil avec malice :
« Je le ferai par bonté d’âme, bien que, depuis longtemps, je n’aie transporté dieu ni mortel. Allons ! viens ici, et tiens-toi solidement à l’épine de mon dos. »
Sylvius avait déjà les pieds dans la vague… il s’arrêta… Les merveilles auxquelles il venait de participer laissaient en lui un souvenir trop cuisant…
« Attends-moi un instant ! » dit-il au dauphin.
Il courut rejoindre le cadavre de la sirène, mais ce n’était point pour le contempler ou lui faire ses adieux. Il s’approcha du brasier couvert de cendres, l’attisa, tisonna, en fit jaillir des aigrettes, réveilla quelques flammes, les nourrit de brindilles et de rameaux, jeta dessus le corps demi-divin qui flamba comme un arbre sec, détacha d’un chêne voisin deux branches mortes, les posa sur le bûcher, les embrasa, puis, une torche dans chaque main, marcha jusqu’à la lisière du bois. Il posa sous le chêne ces deux flammes roulant leurs deux fumées et puis s’en fut.