— Ils ne vont nulle part, ils ne font rien. Arlequin, Colombine et Pierrot ne font jamais rien : exister leur suffit. Pierrot se sait trompé, Arlequin se sait aimé, Colombine se sait volage… Ils goûtent leur gloire qui est de ne changer point et d’être à jamais Arlequin, Colombine et Pierrot. Toi qui portes un costume bigarré, tu as sans doute vécu de même, ou bien tu es en mascarade. »

Sylvius songeait qu’être soi-même est chose difficile.

La barque rouge avait complètement disparu. De nouveau la mer fut déserte et rien n’advint jusqu’au crépuscule.

Alors, tandis que la prime obscurité de la nuit descendait sur les flots, Sylvius vit une côte grise qu’il reconnut.

« Nous y sommes déjà ? » demanda-t-il.

— Oui, répondit le dauphin, vous me sembliez pressé. L’eussiez-vous désiré, nous aurions pu passer chez les Lotophages. Inutile de me remercier, j’avais à faire dans ces quartiers. Tenez ! je vous poserai à la pointe rocheuse que vous voyez là. »

Bientôt, Sylvius mit pied sur la terre ferme. Il cherchait quelque formule aimable pour reconnaître le service du dauphin, quand celui-ci, qui, depuis quelques instants, se remuait dans une vague avec un air de gène, prononça rapidement ces paroles ailées :

« Je me rappelle vous avoir entendu dire que vous manquiez d’argent. Vous devez avoir grand’faim. Permettez-moi de vous offrir votre souper de ce soir, charité qui ne change en rien la mauvaise opinion que j’ai de vous ! »

Il toussa, graillonna un peu, et finit par cracher aux pieds de Sylvius un louis d’or ; Sylvius balbutiait des remerciements, mais, déjà le dauphin avait plongé dans la nuit salée.

XXXI