Savoir comment Sylvius atteignit une auberge et, mourant de faim, y mangea, puis y dormit vingt heures, comment il échangea son joli costume bariolé contre un vêtement d’usage plus courant serait d’un intérêt médiocre. Le lendemain même de son arrivée, il se rendit à Marseille distant de quelques kilomètres et télégraphia à son banquier de Paris. Le louis dont le dauphin lui avait fait présent facilita beaucoup ces premières précautions, pourtant, il ne s’en sépara qu’avec peine. Où donc le poisson aurait-il trouvé une pièce d’or neuve, sinon dans les flots, à l’instant où Clorinde y versait les débris de Chrysolet. Sylvius donnait, avec ces vingt francs, le seul souvenir qui lui restât d’un être singulier.
Ayant regagné l’auberge, il se demanda quelle serait désormais sa vie.
Il s’en rendait compte : rien ne lui avait réussi. A quoi donc était-il parvenu ? Cette course à la gloire, entreprise sans méthode, à cloche-pied, il ne rêvait même plus de la poursuivre. Il se résolut à demeurer quelque temps dans le village où il avait abordé. Paris lui rappellerait encore trop de mésaventures, il avait besoin de repos, loin de la fable, loin du tumulte, loin des livres, toutes choses qui lui donnaient la nausée. Après avoir mûrement réfléchi dans les lieux propices à la méditation, principalement le bord de la mer, il loua, pour tout l’automne, une petite maison de pêcheur dont le propriétaire partait au service et s’y installa. Elle était fort jolie. Des tuiles rouges couvraient son toit. Ses murs étaient peints à la chaux et tout son aspect séduisait le regard. C’était une de ces maisons dont on dit volontiers :
« Qu’il ferait bon vivre là ! »
Située tout au bout du village, son petit jardin (vingt mètres carrés) touchait presque à la mer ; il y poussait de belles salades, un laurier et un pin minuscule et contourné. Le décor, composé de flots bleus et d’une colline abrupte, était plaisant, les quelques pêcheurs d’alentour, bienveillants et sans malice, la température, douce. Rentré dans sa chambre le soir venu, Sylvius prit une cigarette, alluma sa lampe, s’assit dans un fauteuil qu’il avait fait venir de la ville et se déclara à lui-même que, retranché loin des dieux, il trouvait à vivre un certain agrément.
Ce fut ainsi pendant une semaine. Puis, il s’ennuya. Durant le jour, les heures passaient tant bien que mal en longues promenades, mais les soirées étaient lugubres. Dès le soleil couchant et le crépuscule, Sylvius bâillait, et ce n’était point par envie de dormir, car il avait déjà pris l’habitude de se lever tard. Il ne voulait pas aller en ville où, d’ailleurs, il ne connaissait personne, et où son seul gîte eût été les cafés retentissants ; — il ne voulait pas méditer car, aussitôt, des fumées d’héroïsme lui montaient à la tête et l’image de Clorinde éblouissait ses yeux ; — il ne voulait pas lire, craignant de s’identifier aux héros de l’histoire, et il avait peur du sommeil, certain qu’un rêve malveillant le navrerait sans trêve. Alors, une nuit qu’il s’agitait sans trouver le repos, il s’en fut grimper sur la colline à laquelle le village était adossé. Au clair de la lune, il vit un sentier qui traversait un bois de pins ; il s’y engagea.
Le bois était d’ombre et d’argent, paisible, parcouru de parfums, éventé par la brise, délicieux. A travers le lacis des branches, on apercevait le ciel foisonnant et, souvent, une pomme de pin et des aiguilles se détachaient en noir contre la jeune lune.
Sylvius soupira d’aise :
« Je me sens mieux ; — d’ailleurs il faut m’habituer à ce que les heures soient semblables et mener une vie simple, droite, sans apprêt, comme le firent, jadis, certains pêcheurs du lac de Gethsémani qui, pourtant, ont leurs effigies dans toutes les églises. »
On n’entendait aucun bruit ; ni murmures de flots, ni plaintes d’oiseaux réveillés…