« Alors, je te prendrai de force ! je te vaincrai comme Lautonne t’a vaincue ! »

Et Sylvius se jeta sur Clorinde, — mais elle fuyait déjà.

Ce fut une course héroïque. Clorinde sautait de pierre en pierre et se retournait quelquefois avec un éclat de rire méprisant. La lune était haute, l’air lumineux et frais : — un beau temps de chasse. Clorinde se dirigea d’abord vers le haut de la colline. Elle bondissait, insoucieuse des chutes, tenant sa jupe d’une main, s’aidant de l’autre aux passages escarpés. Sylvius suivait, silencieux, la bouche close, les lèvres minces, tout son être tendu vers ce seul but : atteindre Clorinde ; et ils escaladaient la côte de plus en plus raide, ainsi que deux chèvres.

Les voici près du sommet.

Ils l’atteignent.

Là, sur une façon de plate-forme qui domine la mer, Clorinde s’arrête, laisse Sylvius approcher puis, brusquement, élude le geste de ses mains tendues, évite son retour, s’écarte, le trompe encore, se dérobe et, vive, recule d’un saut. — Elle rit par petits hoquets, près de Sylvius qui croit toujours la saisir, et ils tournoient ainsi, de façon désordonnée, ombre violette poursuivie par une ombre mauve dans l’éblouissement pâle et froid de la lune. Ils ne pensent guère à contempler, du haut de ce rocher livide, la mer traversée d’un chemin d’argent et toute nourrie d’étoiles qui s’éteignent et se rallument dans ses flots, les îles verdâtres et plombées, la campagne sous un voile de brume, — ils ne songent pas à goûter les parfums qui montent des bois d’alentour et dont la brise arrose l’air, non, ils courent… c’est Hippomène et Atalante, sans les pommes d’or.

Soudain, par une volte-face imprévue, Clorinde prend un chemin qui descend vers le rivage. Ils dévalent à folle allure, précédés de leurs ombres et de pierres qui roulent. Sylvius, plus vigoureux, gonfle tous ses muscles, Clorinde, plus légère, semble ne faire aucun effort et passe d’une pierre à l’autre comme un sylphe. L’écharpe de son corsage s’est dénouée, et la suit, banderole flottante.

Ils entrent dans le bois et Sylvius la perd de vue, mais il entend le souffle de sa course ailée. Maintenant, comme elle gagne du terrain, elle ramasse des cailloux et les jette à Sylvius, mais dans cette courte halte elle manque de se laisser prendre et n’échappe que de peu. Sylvius est à ses trousses. Elle saisit une branche, lui en fouette la figure. Elle bondit de nouveau, poussant des clameurs claires que l’écho relance, et toujours, derrière elle, ce bruit de brindilles foulées et ce halètement l’avertissent que la poursuite n’est point délaissée.

Ils sont sortis du bois. Ils gagnent la mer. Sur l’étroite plage ils se hâtent encore, courant quelquefois dans le bord du flot où ils laissent des taches de phosphore. Ils passent devant la maison de Sylvius. Le sable cède sous leurs pieds. Une mouette piaule et s’envole. Mais Sylvius commence à perdre haleine, chacun de ses pas devient plus lourd. Il voit l’espace qui le sépare de Clorinde grandir, ses forces diminuent. Tout à coup, il entend un cri, regarde, et rassemblant ce qui lui reste de vigueur, se lance en avant. Clorinde vient de glisser, elle est tombée, elle se relève, mais, déjà, sur elle, Sylvius abat ses mains ouvertes.

XXXII