Alors Sylvius, joyeux, triomphal, serrant les dents, la saisit dans ses bras, l’enleva, gagna le seuil de sa maison, poussa la porte, et, sur le lit où la lune rayonnait, posa ce beau fardeau. Il ne prononça pas une parole et Clorinde résignée, mais surtout indifférente, le laissa faire. — Il la dévêtit, maladroit et tout tremblant. — Bientôt, elle se trouva nue et son corps parut, mince, d’un brun mat sur la toile blanche. — Il lui prit la bouche et la prit tout entière. Sa poitrine se gonflait d’un sanglot de bonheur ; — mais Clorinde, impassible restait étendue ainsi qu’une bête lasse et le sanglot de Sylvius devint un vrai sanglot.

Pourquoi ne voulait-elle pas de lui ? Qu’avait-il qui la repoussât à tel point, qu’elle ne lui donnât même pas sa haine ? Sylvius comptait se payer dans les bras de Clorinde de tous ses ennuis passés, oublier le goût de la coupe amère au bord de ces lèvres rouges, mais elle était une tiède statue avec des yeux de pierre qui ne daignaient même pas le regarder. Sylvius s’assit à côté d’elle et la contempla d’un regard triste, comme si elle était morte et qu’il portait son deuil.

Clorinde tourna un peu la tête :

« Vous avez cru, sans doute, me causer du plaisir ! » dit-elle.

Puis elle ferma les yeux, poussa un soupir, fit de son bras un coussin et s’endormit, paisiblement.


Sylvius pleurait en silence. — Cette femme lui était aussi étrangère qu’une passante rencontrée pour la première fois. Il l’avait eue pourtant ! ce but qu’il poursuivait, il l’avait atteint… Oh ! pourquoi ces baisers sans réponse et cette mauvaise étreinte sans fièvre et sans plaisir ?… La nuit passa, lourde, lente, interminable… L’aube vint enfin pâlir les murs. Clorinde dormait, Sylvius veillait à côté d’elle…

Qu’il vous plaise de vous les figurer ainsi, tous deux, dans cette humble chambre, tous deux seuls, n’était la présence encore obscure de l’aurore : la muse enveloppée en un sommeil peuplé de songes qui parfois bouillonnent jusqu’à ses lèvres, et, d’autre part, Sylvius, allongé sur le lit, la tête dans l’oreiller, s’écoutant vivre, s’écoutant souffrir, et suivant avec les pulsations de son chagrin, le bruit industrieux de l’heure qui s’égoutte à l’horloge.

Tout à coup, Clorinde se soulève, elle étire ses bras, ouvre grandes ses mains brunes, s’assied au bord du lit, puis, de quelques doigts, tient son sein gauche et le considère.

Sylvius se soulève aussi, examine le sein, le caresse de ses lèvres, mais Clorinde repousse le baiser… Elle va parler, elle entrave son genou de ses mains jointes, contemple je ne sais quelle apparence aérienne et dit enfin :