Clorinde ne répondit pas aussitôt… Elle touchait la chair de son bras comme on touche un objet précieux… puis elle leva la tête :
« Pour ce qui est de moi, dit-elle, je ne suis ni plus étrange ni plus changeante que les autres femmes. Pour ce qui est de Lautonne, il avait un cœur d’artiste. Vous, Sylvius, vous n’êtes qu’un amateur… Une devineresse vous a trouvé le regard d’un poète ?… A merveille… seulement elle omit d’ajouter que votre esprit était celui d’un sot et votre âme celle d’une commère. — Vous savez voir, Sylvius. Qu’est-ce, cela ? Il ne faut pas voir les choses, il faut les pénétrer, en avoir la parfaite conscience. A quoi sert de regarder, d’apprécier, de juger, puisqu’on ne peut conclure ? Cent ans font sombrer une œuvre, exhaussent l’autre. Les contemporains n’y purent rien démêler, car avec les meilleurs yeux du monde, ils ne savent priser que le seul effort dirigé dans le sens qu’ils entendent déjà. Le chef-d’œuvre est dû, bien des fois, à une minute d’oubli et de dérèglement. Il brillera plus tard dans sa pure lumière, mais les hommes du jour ne l’ont pas aperçu. Lautonne me le disait souvent : compatir vaut mieux qu’observer. Il faut participer à l’essence des choses, les faire vivre dans son cœur, y chercher sa logique, sa morale, ses raisons de croire, et créer ensuite !
« Cela, vous ne l’avez jamais fait, Sylvius ! Vos imaginations, si vives qu’elles fussent, ne concluaient pas, ne menaient à rien, au lieu qu’en créant, on fait de la beauté, on la juge belle, quoi qu’on en ait, on conclut pour soi-même. Un spectateur est toujours dupe, un artisan ne l’est pas, et c’est auprès de l’artisan que j’ai mon rôle de miroir où il peut refléter son rêve. »
Impressionné par le tour pédagogique de cette allocution, Sylvius allait répondre.
« Un moment ! dit Clorinde. Vous vous êtes voué au laurier et vous demandez un jour de gloire ? Eh bien ! Sylvius, je vous dois un gage comme les enfants au jeu, ce jour de gloire je vais vous le donner.
— Je vous aime ! murmurait le jeune homme qui était tombé à genoux, je vous aime pour toujours !
— A votre aise ! » dit-elle en se levant.
Et Sylvius qui avait peur, il ne savait au juste pourquoi, se répétait à lui-même :
« Voici ta couronne ! Voici ta couronne ! Prends-la ! »