« Quel laurier ?… Vois ! je te couronne ! Ah ! soupira-t-il en regardant distraitement la mer, fou que tu étais ! Tout mortel a son jour de gloire, et qui vient, aussi paradoxal que celui du trépas. Le plus souvent, il est vécu qu’on l’espère encore et parfois on croit l’avoir possédé alors qu’il doit se confondre avec le jour de l’agonie. Pourquoi se démener, puisque la gloire surprend toujours un homme dans son lit, dans son berceau, à sa table, dans les bras d’une femme ou au bord de la tombe.
« Sylvius, Sylvius, comme tu as mal vécu ! Tu cherchais une auréole quand tu devais en admirer l’éclat sur la tête d’autrui ; tu t’évertuais à fausser ton destin, au lieu d’orner plaisamment les loisirs que le destin te fit, et, parce que tu avais le regard clair tu te croyais une âme bien trempée. »
L’ange poussait du pied un caillou du jardin et maniait son gantelet.
« Mon pauvre ami ! que ne t’es-tu contenté de lire, de considérer, de goûter, d’apprécier, d’écouter, puisque tel était ton rôle ? Pourquoi vouloir voler sans ailes ? Sur sa roche, le pingouin immobile et manchot, regarde les goëlands se mêler aux bourrasques, mais vis-tu jamais ton ami Lautonne regarder Pégase, quand Pégase l’emportait en plein ciel ? Ton jour de gloire, enfant, fut celui que tu viens de vivre, où tu te détournas de ce mirage qui te séduisait si fort. Ta gloire fut de renoncer, et ne l’accuse point d’être médiocre, puisque, amateur de mille choses et rêvant toujours d’en créer une, ce rêve affina ton regard.
« Va ! ne regrette rien ! Garde en tes yeux les belles images qui leur plurent et, maintenant, Sylvius recueille-toi, c’est l’heure noire !
— Alors, je ne verrai plus les choses douces et chaudes qui m’entourent ? » cria Sylvius d’une voix étranglée.
Il courut vers la mer, en toucha les vagues extrêmes, mouilla d’eau amère ses lèvres qui tremblaient…
« Je ne verrai plus la vague bleue ? pleurait-il, ni l’écume blanche, ni la frisure du vent, ni ce coquillage, plus rose qu’une fleur ! Je ne toucherai plus le sable soyeux et le feuillage qui chante ! Je ne reverrai plus Clorinde ! O mon beau royaume et ma belle maîtresse, qu’il est cruel de vous quitter ainsi ! »
L’ange eut un rire grave :
« Quoi ? l’aube occupe tout le ciel comme à la fin de chaque nuit. Combien de fois as-tu regardé ces beautés de ton royaume. Roi ! tu ne songeais, comme fit jadis ce monarque singulier qui régnait sur les Lotophages, qu’à oublier ton propre empire et te croire étranger chez toi. — Les fruits tendus par la branche, que ne les mangeais-tu au lieu d’en désirer d’autres ? »