Sylvius joignit ses lèvres aux lèvres fines.

« Tu embrasses bien ! » dit la Sibylle d’un air entendu.

Elle remua un peu ses hanches pour s’asseoir plus commodément, gratta son petit ventre brun, cueillit avec deux doigts de pied une corolle naïve dans un des tableaux de Puvis de Chavannes, et murmura :

« Voici : il faut savoir observer… Au seuil de mon jardin magique, je vois, tout le long du jour, et jusque très avant dans la nuit, venir à moi des suppliants. Il y a des marchands, appuyés sur leurs hautes cannes et suivis d’esclaves qui posent à mes pieds de belles étoffes où mille tisserands usèrent leur regard. — Je les observe, comprends-tu ?…

« Gagnerai-je encore beaucoup d’argent ? » demandent-ils :

« Et, pour leur agréer, je regarde les feux dansants qui tourbillonnent dès le crépuscule autour de certain buisson d’épines que je plantai au temps de Salomon. Je compose mon oracle d’après leur agitation… et les marchands partent, joyeux ou tristes, et je les vois décroître et disparaître sur la route.

« A mon seuil je trouve aussi des petites filles qui pleurent et qui portent à leurs cuisses les traces sanglantes d’un premier amour. Elles se tiennent devant moi et tremblent, craignant de se voir dédaignées, car elles ne m’apportent guère que des fleurs ou des colombes…

« Garderai-je mon amant ? »

« Alors je considère la révolution des âges dans un bassin dont j’ai rendu l’eau prophétique, et j’y vois leurs larmes… Mais, avant de les renvoyer, je joue avec elles, dans ma prairie, à des jeux enfantins qui les consolent mieux que des paroles de magie.

« Je vois aussi des faunes qui craignent de perdre leur divinité, des vieillards qui me consultent pour l’incubation d’un songe heureux, des enfants blonds qui me demandent une étoile, et j’entends venir du fond des campagnes la plainte enthousiaste des Hermès triviaux qui se lassent d’être immobiles dans leurs gaines. — Pour eux, je regarde les points de feu qui tombent du ciel, j’étudie le vol des alouettes, j’écoute la résonnance de l’écho, et, couchée dans l’herbe, le bourdonnement des eaux souterraines.