Sylvius s’y rendit. C’était vraiment un étrange endroit ; on n’y voyait que des meubles à fin de sommeil. La tête lui tourna au spectacle de tant de lits. Il lui semblait que les lits sculptés se battaient avec les lits de camp ; que les lits-bateau poursuivaient les couchettes ; que les berceaux, les lits de cuivre, les lits de fer faisaient la ronde autour d’un lit à baldaquin. Il y avait là des lits prodigieux où des impératrices eussent accouché fort proprement et des lits si minces que leur seule vue donnait faim, puis encore des lits, des lits, des lits. Ne pouvait-on trouver, entre tant de lits, un lit de poète ? Sylvius se l’imaginait déjà, en forme de lyre, avec, pour sommier, des cordes d’or. C’est là qu’il reposerait et, à chacun de ses soupirs, la lyre exultante frémirait en un chant.

Après avoir un peu rêvé, ce qui indisposa le marchand, Sylvius fit élection d’un lit de fer assez banal. — Enchanté de son achat, il descendait l’escalier du magasin, quand il vit, assis sur une marche et roulé dans un manteau, un jeune homme coiffé d’un feutre triste.

« Pardon ! » fit Sylvius.

Le jeune homme s’écarta, mais, à l’instant où Sylvius allait le dépasser :

« Vous n’auriez pas une allumette, par hasard ? » dit-il.

Sylvius sortit une boîte de sa poche et la lui tendit.

« Merci bien. Je vous la rends à l’instant. Je cherche mon tabac. »

Il le chercha vainement, et finit par prendre la cigarette que Sylvius lui offrit.

C’était une bizarre figure que l’on voyait sous le feutre graisseux : des prunelles d’une encre incomparable, une bouche dont l’arc était parfait, la lèvre et le menton ras, un nez à la Roxelane, aux narines trop ouvertes, des oreilles en conque, et, sur tous ces traits dont quelques-uns étaient beaux, une expression tour à tour triste, narquoise et méchante.

Ah ! le beau miroir d’émotions ! et quelle tête à peindre, à sculpter en gargouille !