Le rayon se dévida, trembla dans l’air puis, ayant atteint les feuilles hautes, il les écarta et se tendit, comme lorsqu’il quittait la lune.

Le bois entier se tut. On n’entendait que la course musicienne du ruisseau et le frôlement que faisaient les chauves-souris avec leurs ailes…

La muse se dressa, verte dans la verdure, et, posant sur la route de lumière bleue un pied délicat, elle s’apprêtait à le suivre ainsi, prudemment, jusqu’à terre, mais elle trébucha et tomba assise. Ce fut dans cette attitude et les jambes hautes qu’avec une claire clameur elle glissa le long du rayon de lune jusque dans les bras de Lautonne.

Reculant de quelques pas, celui-ci se campa fièrement, montra sans pudeur son abominable corps et s’écria :

« Je ne veux point profiter d’une maladresse ! Prenons nos distances, ma chère ! »

Un peu confuse, Clorinde se retira en un coin obscur, enleva son maillot vert et reparut, délicieusement dépouillée de tout voile, brune et les seins hauts. Elle frappa sa peau nue de deux divines paumes comme si elle s’apprêtait à quelque lutte. Lautonne fit les mêmes gestes avec une exubérance désordonnée, et, tout à coup, les deux corps coururent l’un à l’autre et se joignirent dans un enlacement. — Ils roulèrent sur le sol et s’y tordirent. — Le gnome se mêlait à la superbe enfant dont les jambes parfaites alternèrent avec des mollets en ceps de vigne ; la chevelure noire coula sur les crins roux, comme une nuit sur une ardente aurore, et des cris aussi se mêlèrent, cris de bête et cris de déesse, si bien qu’on ne savait plus si c’était de colère ou d’amour qu’ils se démenaient ainsi.

Le bois entier haletait d’émotion, des rameaux se penchèrent pour mieux voir, à petits bonds un lapin s’approcha et les pierres écartèrent leurs aveuglantes mousses.

Parfois, les deux lutteurs se séparaient d’une secousse, sales de poussière et de sueur, s’épiaient, penchés sur les genoux et couraient encore l’un à l’autre. Ils roulaient de nouveau, et, toujours, la muse résistait à Lautonne, vaillante et soutenant le choc de cette difformité, quand, soudain, il y eut un double cri. La muse, renversée, touchait la terre des deux épaules, tandis que Lautonne trépignait sur le beau corps et le battait avec ses pieds tordus dont les orteils se dressaient de joie.

« Evohé ! cria-t-il. Clorinde vaincue, poème en vers libres ! »

Sylvius bondit, le sang aux joues, repoussa une branche qui tâchait de l’arrêter, trébucha contre une autre et se jeta vers Lautonne, mais le poète avait déjà saisi la muse par les cheveux et la traînait dans le bois, sifflant follement. Pégase qui, après boire, était allé galoper un peu au-dessus des arbres, fondit au même instant devant son maître. Il piaffait sur la mousse, prêt à repartir… Un frémissement, un large coup d’ailes et la Bête avait pris l’essor, chevauchée de Lautonne, qui, lui-même, portait sur son dos, renversée et les jambes ouvertes, la merveilleuse femme riant aux éclats ! — Sous le souffle des plumes divines, les chauves-souris s’étaient détachées de leur bouleau et suivaient le vol de l’étalon.