Il considérait ses énormes mains de lutteur, et, de temps en temps, se les passait dans les cheveux.
« Je n’oublie pas un bienfait !… »
Sylvius regardait de droite et de gauche dans la chambre :
« Que fait donc, ce soir, votre délicieuse, votre parfaite amie ?
— Comment la connaissez-vous ? Ah ! vous la vîtes à la Taverne d’or, tandis que vous m’offriez à souper ! La réconciliation eut lieu le soir même, tard dans la nuit, je ne sais au juste à quelle heure. Si vous étiez resté quelque temps de plus à mes côtés, quand vous me ramenâtes, vous l’eussiez mieux qu’entrevue. Que fait-elle, demandez-vous ? A cette heure ? Elle court et peut-être se prostitue. Il faut bien vivre ! J’entends, il faut bien que je vive… Et puis ! à quoi servirait de la brider ? Elle deviendrait laide ! elle se flétrirait ! Que gagnerai-je à ce qu’un jour, pour une contrainte imposée la veille, elle se réveillât avec le nez difforme ?
Sylvius ne savait que penser. Depuis qu’il était entré, il sentait en lui des mouvements de haine sourde à chaque regard jeté au poète… De haine !… non, il se flattait !… de rancune, tout au plus, et il ne cessait, en outre, de s’étonner que Lautonne n’eût point encore fait d’allusion à leur céleste équipée de la veille, singulière, à coup sûr, et d’un charme assez neuf.
Lautonne poursuivit :
« Enlaidir Clorinde ! Ah ! Dieu garde ! il ne me resterait plus rien à contempler ! Lorsque j’interroge un miroir, Clorinde met sa tête sur mon épaule et cela fait une plaisante image. L’enlaidir en la contraignant ! Pensez-vous ! je suis, à moi tout seul, d’une laideur copieuse, apaisante, définitive… Ne protestez pas avant d’avoir vu mes mollets ! Ils sont extraordinaires ! mais Clorinde est belle. Je l’aime ainsi : libre, folle, avec ses beaux cheveux noirs souvent dépeignés, avec sa belle chair que je compare à celle d’une olive et que je prête aux passants pourvu qu’ils me la rendent aux heures où j’ai besoin de parfums et de tressaillements. Ah ! cher monsieur ! quand un âge mûr m’aura touché, j’entreprendrai peut-être de raisonner sa fièvre et de mettre en sa débauche quelque méthode, mais je suis jeune ! Laissons donc la brise souffler où bon lui semble et goûtons sans récriminer les teintes et les accords de l’heure ! »
Ici, Persane eût désiré interposer quelque remarque désobligeante et, pour le moins, traiter Lautonne, proprement, de petit saligaud, mais le monstre était en trop belle verve :
« J’aurais tort, disait-il, en accentuant ses paroles de gestes aisés, j’aurais tort de forcer ma nature. Depuis le jour où, sortant d’une brasserie, aux banquettes de laquelle vingt camarades en cénacle faisaient commerce d’admiration par compliments, je humai en moi certaine fleur de génie et ressentis, la nuit d’après, de fort prodigieuses émotions, je ne saurais trop laisser croître ce talent dont j’affirmais jadis l’excellence, sans beaucoup y croire, et dont je connais aujourd’hui la réalité. »