« Blaise ! nous sommes prêts ! » cria Clorinde.
Il y eut un ébranlement de chair, un sourd reniflement et Blaise, descendant l’escalier avec sa quadruple charge, fut bientôt dans la rue.
C’était midi. — Omnibus, fiacres, passants, se bousculaient comme à l’ordinaire et le dragon, inaperçu, se faufila dans cette multitude. D’abord, son allure fut un galop rassemblé, puis, ayant atteint la barrière de Montrouge, il passa brusquement à un amble vertigineux. Sylvius sentait le vent lui cingler la face. Il n’eût jamais pensé que ce gros corps de lézard pût fournir une course pareille. Sans réactions, sans secousses, oscillant légèrement et tiquant à l’ours par larges embardées de son cou, le monstre filait d’un train si rapide que le paysage se déroulait comme une toile.
Sylvius ne ressentait aucune crainte, aucun malaise. Il était solidement assis, se sentait sûr de lui-même, et, pour singulière que fût cette façon de quitter Paris, il ne perdit pas de temps à s’en étonner.
Le dragon était de l’espèce légendaire, sans ailes, mais monstrueux à souhait. Ses pattes griffues et la queue, qu’il recourbait en l’air pour assurer son équilibre, paraissaient lourdes. Son cou naissait goîtreux, puis s’effilait, tendu sous une peau flasque. Il portait basse et balançait de droite et de gauche sa petite tête qu’il avait triangulaire et dont les yeux, myopes et bleus, donnaient une impression de bonté charmante. Sa gueule, fermée sur le bouquet de roses laissait pendre à la commissure une souple et mince langue qui semblait toujours tordue pour caresser. Enfin, sur le sommet du front, brillait une légère couronne d’or, seule parure de cet animal. Seule parure, non pas ! car sa peau en était une, qui étincelait au soleil, toute imbriquée de merveilleuses écailles dont la couleur allait s’éclaircissant du vert olive au céladon.
Blaise était ainsi.
Vers le soir, Lautonne, par un sifflet vigoureux commanda la halte. Sylvius avait grand faim et Chrysolet, par des cris et des trémoussements, déplorait la longueur de l’étape. Ils mirent enfin pied à terre, quand le dragon s’arrêta dans l’ombre d’un petit bois, non loin d’une bourgade dont le clocher se dessinait sur le rouge du crépuscule. Blaise se coucha sous un arbre et les quatre voyageurs allèrent dîner à l’auberge. Clorinde, Lautonne et Sylvius mangèrent de bon appétit et Chrysolet recevait de temps en temps une miette qu’il croquait avec délices. Lorsqu’ils eurent fini, Sylvius paya la note et ils sortirent dans la nuit pour aller retrouver leur coursier.
Blaise, couché près d’un saule, tondait l’herbe en agitant son long cou. Une lune incomplète se levait, jonchant les belles écailles d’un semis d’émeraudes. Clorinde et Lautonne s’en furent dans un bosquet voisin et Sylvius, les ayant suivis, revint bientôt sur ses pas, écœuré du froissement de lèvres qui faisait vivre l’ombre où se cachaient les deux amants. Il s’étendit entre les pattes du dragon, Chrysolet se blottit dans l’herbe et, tandis que Blaise, avec sa mince langue, léchait affectueusement le petit homme en or, Sylvius se disposa à sommeiller.
« Appuyez-vous à mon ventre, dit la grande bête. Mes écailles y sont douces et ne vous meurtriront pas la joue. D’ailleurs, pour vous assoupir, je vous chanterai volontiers quelque berceuse. »