Mais cette voix sympathique donnait envie à Sylvius de veiller en causant.

« Blaise ! puisque tel est votre nom, nous n’avons pas encore échangé deux paroles et je voudrais pourtant vous remercier de nous avoir menés d’un train si rapide et si doux.

— Il n’y a vraiment pas de quoi ! dit Blaise modestement. Ah ! Monsieur ! quelle nuit d’élégie ! quelle nuit ! Causons un peu, si vous le voulez, mais de sujets qui ne me soient point personnels. Je souffre trop à parler de moi-même !

— Cependant, dit Sylvius, votre existence dut être toute nourrie de merveilles ! Pourquoi les tenir secrètes ? »

Le dragon eut des sanglots dans la voix.

« Ah ! Taisez-vous ! la vie d’un dragon ne compte que de tristes jours ! Songez à l’étendue de mon infortune ! Quelles délices je trouverais à vivre simplement, auprès de ma mère, dans ce farouche repli des monts Caucase où elle demeure, la chère vieille ! Or, je suis forcé de courir les routes comme une bête de somme. Parfois on m’oblige à garder un trésor, une princesse nue et pleine de grâce, un arbre dont les fruits ont quelque vertu précieuse. Voilà le plus clair de mon plaisir ici-bas : je regarde les beaux écus, l’aimable vierge, les branches lourdes… et le temps passe. Douces heures où j’avais avec Andromède sur son rocher, en Ethiopie, de si délicats entretiens ! Dans ce rôle de consignataire, je vois peu de monde, car mon aspect, que d’aucuns tiennent pour effrayant, éloigne les promeneurs. Au surplus, n’allez pas croire que j’inquiéterais jamais un passant curieux de l’or, de la chair ou des fruits qui me sont confiés ! Dieu garde ! Je tiens à vivre en paix avec tout le monde ! Mais, un jour, ma quiétude est troublée par l’arrivée d’un jeune homme, toujours le même, bien qu’il change de costume et de physionomie. A distance, je le reconnais et sais à quoi m’en tenir. C’est le héros ! Il est brun ou blond, il a le plus souvent une voix de ténor, il est jeune et joli, d’ailleurs, pas du tout dans votre genre, M. Persane. Il s’avance vers moi, fait quelques gestes comminatoires et récite son petit couplet de provocation. Moi qui ne ferais qu’une bouchée de ce bachelier ridicule, me voilà bien forcé de lui offrir le flanc. Il croit me transpercer, (une piqûre d’épingle !), dérobe, enlève ou cueille l’objet de ma surveillance, et s’en va, plein d’avantage. C’est ce que l’on nomme une action d’éclat… j’entends, de la part du héros. Que voulez-vous ! jamais je n’aurai assez de cœur et d’estomac pour manger quelqu’un ! J’aime mieux passer pour vaincu et donner de la gloire à des jeunes gens que plus tard un poète célébrera en alexandrins sonores. Judicieux, en vérité, le lecteur qui tient ces récits-là pour des légendes !… Oui, monsieur, mon sort est de garder les jeunes vierges que l’on séduit, les trésors que l’on dérobe, les pommes que l’on mange, et de cette dure infortune je passe plus d’un trait.

« Une fée, un homme de lettres, un magicien veut-il voir du pays sans bourse délier ?…

« Ici ! Blaise ! »

« Un prophète veut-il frapper l’imagination de ses ouailles ?…

« Blaise ! j’ai besoin de toi ! »