« Si, du moins, l’on pensait à me savoir gré de mon dévouement ! mais, tout au contraire, on me bafoue. En somme, ayant, moi aussi, ma petite vanité, je trouve intolérable d’être dépeint sous un aspect grotesque dans vingt tableaux célèbres et de servir de larmier aux toits des cathédrales. C’est la monnaie de ma disgrâce ! Viendra-t-il jamais le poète qui rhythmera une histoire authentique et justicière où les faits seront repris, honnêtement, à mon point de vue ? »

Et Blaise, pour laisser choir une larme de façon plus discrète, caressa de sa langue Chrysolet endormi.

Sylvius rêvait aux paroles du dragon. Si la bête disait vrai, pourquoi chercher la gloire avec tant de sollicitude ? Que sert de boire à une coupe que l’on sait vide ou ne contenant qu’un breuvage amer. Aux lamentations de Blaise il répondit du mieux qu’il put.

« Votre histoire est fort triste, et pourtant ne croyez pas être seul à voir vos heures se perdre inutilement. Moi-même… »

Mais Sylvius se disait que Blaise était peut-être une de ces âmes infortunées à qui rien ne réussit, et, regardant son sabre, il espérait encore voir ce glaive pourfendre glorieusement… Sinon, quel était le rôle de Chrysolet ? Une muse ne doit-elle pas inspirer de belles actions ?

« J’aime les jeunes gens de votre espèce, poursuivit le dragon. Vous n’êtes pas assez naïf pour défier un monstre qui, la plupart du temps, ne vous veut que du bien ! Vous regardez passer les rêves en homme de goût et ne tentez pas de les contraindre. Par exemple, cette arme que vous tenez à la main ne servira jamais, je pense, qu’à refléter dans son acier un astre ou de beaux yeux. Lautonne, s’il l’empoignait, l’assénerait aussitôt sur un mirage pour s’en rendre maître et s’en nourrir. Monsieur Persane, vous me plaisez ! »

Sylvius eut un accès de franchise.

« Non, mon ami ! je rêve aussi de gloire à mes heures et, souvent, j’envie Vincent Lautonne. Ecoutez-le dans ce bosquet où il s’est retiré avec Clorinde ! »

Du bosquet nuptial montait un bruit de baisers et comme un murmure de beaux vers.

« Prêtez l’oreille à cette harmonie ardente ! Oui, sans doute, je vois mon rêve mieux que Lautonne, mais, seul, Lautonne le possède ; or, on se lasse de contempler les papillons voltigeant sur la prairie, un jour vient où l’on veut les prendre, au risque de ternir leurs ailes !