« Tu t’ébahis, me dit-il, parce que je suis venu m’installer ici, quand, aussi bien, j’eusse pu rester en France et m’y faire une position acceptable ! »
Il sourit, admira la belle opale de son verre d’absinthe que traversait un rayon de soleil et reprit, sans attendre ma réponse :
« Je vois que tu ne comprends rien aux délices de la vie que je mène. Vois-tu ! elles passent de loin en perfection celles que nous jugions inimitables quand, tous deux, à Aix-en-Provence, nous entreprenions bruyamment des études juridiques. Mon existence d’aujourd’hui, où les cafés, les beuglants et les petites modistes n’apportent guère leur appoint, est pourtant la seule qui me convienne absolument. Mon ami le caïd Ali, que tu verras demain, quelques touristes de passage, des camarades qui viennent me voir et ma maîtresse suffisent à me rattacher au monde, et, avec des livres, des journaux, un fusil et mon chien, je n’ai vraiment pas grand’chose à désirer. »
Comme j’objectais la monotonie de cette vie privée d’incidents :
« Tu comprends de moins en moins, dit Étienne. Quand, d’aventure, je rencontre un inconnu, je tâche de le connaître mieux, plus exactement qu’on ne le fait à Paris pour une relation de café ou un passant, bousculé par mégarde. Considère, vil Européen ! combien les paroles tombées de la bouche d’un étranger prennent de valeur et gagnent en signification quand elles se détachent sur ce fond de silence et de murmures que nous donne chaque soir la chute du soleil.
« Tiens ! le mois passé, un jeune Anglais est venu séjourner dans le village voisin ; il voulait, en tuant des outardes, prendre l’air des sables, le ton du désert. Je m’offris à le piloter. Eh bien ! je crois, en vérité, que, par nos entretiens et les indications qu’il me donna, je me suis composé une image plus nette (je ne dis pas plus juste) du jeune Anglo-Saxon que par la lecture de dix livres spéciaux et de quarante quotidiens. Ah ! quel curieux roman un auteur anglais fera, dans quelques années, en prenant, comme sujet de son étude, la génération de jeunes gens qui sortent ces temps-ci d’Oxford et de Cambridge ! Cela pourrait être, dans un plan tout différent et avec une autre distribution de lumières et d’ombres, une intéressante réplique aux Déracinés de Maurice Barrès.
« Certains soirs, je prends encore grand plaisir à compléter, par quelque trait imaginé, la figurine que j’avais modelée de mon mieux d’après les opinions de John S… La chasse finie, il parlait volontiers de ses compatriotes, et souvent avec aigreur, car, Écossais de naissance et citoyen du monde bien plutôt que d’une île, John S… avait un tour d’esprit dont le cosmopolitisme était parfois cynique. — J’ajouterai qu’il parlait fort bien notre langue, voire élégamment, et le léger accent qui marquait son origine, bien loin d’offusquer ou de sembler ridicule, donnait un certain piquant à ses discours. Oui, les propos de John S… me divertirent. Nous les tenions devant une bouteille d’absinthe et des cigarettes et, si quelqu’un nous interrompait, ce n’était point le gêneur des villes trop peuplées, mais un berger, par sa flûte lointaine, le passage d’un chameau chargé ou le crépuscule qui venait nous surprendre.
— Voici que je ne te suis déjà plus, interrompis-je. Ton ami John S… me semble être un exemple d’une espèce d’Anglais que je connais un peu et que l’on ne peut guère choisir comme type. Ceux dont je parle professent peu de goût pour Londres et ses brouillards, moins encore pour la campagne anglaise et ses humidités, et, pourtant, après avoir parcouru la France de Paris à Blois, de Blois à Pau, de Pau à Nice, ils trouvent un contentement secret à rentrer chez eux. Ils affectent de ne vanter que les architectures des bords de la Loire et les théâtres parisiens, toujours, sois-en certain, ils nourrissent le regret de leurs cigarettes blondes et de leur whisky et ce regret passe en violence toute émotion artistique. Je gage que John S…, quand il s’embarquera à Boulogne, secouera la poussière de ses souliers et que, dès le premier aspect des falaises de Folkestone, celui qui te paraissait, à Bou-Saada, un citoyen du monde, se livrera, avec simplicité et sans nulle vergogne, à des attendrissements nationalistes, ce dont je le loue d’ailleurs, car, distinguant une côte française après un long voyage, nous en ferions tout autant. »
Étienne alluma sa quinzième cigarette et répliqua un peu aigrement :
« Aussi n’ai-je point envie d’étendre à la généralité de l’espèce les quelques particularités que je notai chez le spécimen qui m’était offert ; avec cette méthode, j’arriverais à juger toute l’Angleterre par l’Armée du Salut ou les effrayantes familles que promène l’agence Cook, et toute la France par ses déplorables commis-voyageurs. — Non ! John S… (il l’avouait lui-même avec ingénuité) était supérieur à la moyenne de sa génération, mais, d’après la description qu’il me donna, un jeune homme qui sort d’une université anglaise me semble présenter une piteuse figure, car je le vois, avec quelques vertus, ignorant, de goût flottant et peu critique, et, pour tout dire, d’esprit maladroit.