— Tes trois qualificatifs sont défendables, répondis-je, mais ils demandent pourtant des notes marginales. Pour l’ignorance, elle n’est que relative : un jeune Anglais ne sait pas les mêmes choses qu’un Français de son âge, mais, ce qu’il sait, il le sait très passablement. A vrai dire, sur les bancs de l’école, il n’est point poussé par ses maîtres. Il a une trop belle raison de ne rien faire pour se donner beaucoup de mal : le sport est un masque excellent qui convient à la paresse d’un adolescent vigoureux. C’est au sport que vont presque tous les honneurs et c’est des seules prouesses athlétiques que l’on tire vanité, car il n’y a d’émulation que là. Ce qui est chez nous un passe-temps est presque un sacerdoce dans les fields anglais. — Cette ignorance est encore grossie à nos yeux parce que les choses qui nous préoccupent laissent un jeune Anglais indifférent ; elles ne l’intéressent pas ; exactement, il les ignore.

— Oui, dit Étienne, j’avais déjà pu remarquer combien devait être fausse, de l’autre côté du détroit, cette plaisanterie qui dit que le goût de la métaphysique vient en savourant le café du soir. Te souviens-tu des heures où nous nous promenions sous les platanes du cours Mirabeau à Aix ? Nous discourions, comme de bons petits romantiques, de questions qui n’avaient avec nos occupations du jour que des rapports très indirects et tout spirituels. Souvent, le bon sens nous échappait et notre conversation, entreprise sur un mode grave, finissait par un éclat de rire, mais nous n’en méditions pas moins avec ferveur, et je sens encore le bénéfice de ces élévations.

— Certes, ces traits-là, tu ne les trouveras guère dans les veillées de deux jeunes Anglais ; ils dédaignent cette gymnastique de l’esprit et pensent que ce n’est pas là leur affaire. Ils ont des philosophes pour leur fournir une philosophie, s’il leur prend fantaisie d’en chercher une, comme, aux Indes, ils auront un natif pour curer leur pipe. — C’est la division du travail mise en pratique. — Et tu ne trouverais pas davantage dans leurs conversations les vivacités continuelles qui donnaient à nos propos si plaisante figure. N’entends point que les jeunes Anglais soient chastes dans leurs discours ; je dis seulement qu’ils ne savent point les relever d’un piment érotique dont le goût se discerne sans emporter la bouche. — Autre ton de l’autre côté du détroit. Un jeune homme de là-bas veut-il être gaulois et inconvenant, on est étonné des salauderies qu’il peut émettre, ordures dont ne voudrait pas le plus infâme de nos corps de garde. Je sais que la langue se prête peu aux historiettes, mais la raison de cette grossièreté est plus profonde : à une certaine époque, les questions sexuelles, si absorbantes qu’elles soient, restent pour nous sans gravité ; ces petits jeux, auxquels nous nous livrons de grand cœur, sont, en quelque sorte, le complément de nos études, nous en parlons sans honte, avec aisance, et nos familles ont la discrétion de fermer les yeux et de sourire. — C’est le profil aimable d’une sensualité de bon aloi. — Un Anglais donne de ce sujet une toute autre interprétation. Au déduit, se rattachent mille et trois idées apocalyptiques qui en font un crime, un exemple affreux dont il serait malséant de parler, et, d’autre part, ce même plaisir est considéré comme étant de peu d’importance, plaisir inutile sur lequel la moindre émotion athlétique a le pas. — C’est le profil tragique et bas d’une sensualité de mauvais renom. — Deux façons de sentir inverses, qui peuvent s’opposer, et dont l’atlas nous donne une explication suffisante, sinon complète, par la différence des latitudes ; mais comment veut-on qu’un jeune Anglais parle élégamment du plaisir, s’il s’en fait une si laide image ?

— Tu ne m’accuseras pas de partialité pour notre race, car sur mes critiques, tu renchéris encore ! Tu fais un jeune oxonian d’aspect plus offensant que je ne le rêvais, et tu étends singulièrement son ignorance. Je la restreignais à ceci, qu’il ignore communément les plus élémentaires lois de physiologie, notions simples qui sont en quelque sorte le terreau de notre pensée. Pour indulgent qu’on soit, on s’effare un peu à voir un jeune homme bien bâti et point du tout goitreux ni imbécile, ignorer profondément ce qui différencie un pin parasol d’un casoar à casque, comment l’homme le moins compliqué respire, et de quelle façon élégante le sang parcourt ses membres !

— Je t’arrête ! m’écriai-je. Sur ce dernier point, s’il n’a pas des lumières très précises, il sait du moins que Harvey en eut plus que lui. Cela rentre dans le patrimoine national. Mais quelle étrange façon as-tu de raisonner ! et pourquoi ne donner au peuple voisin ton approbation que si tu trouves en lui ta propre image ? Un Anglais est élevé suivant un système contraire à celui que l’on prône chez nous. Quoi d’étonnant à ce que les produits d’élevages différents ne se ressemblent pas ? — Nos méthodes datent du dix-neuvième siècle ; le jeune homme formé par elles n’est guère livré qu’à des influences contemporaines, au lieu que l’adolescent soumis à la discipline d’Oxford est bien forcé de sentir obscurément que le système par lequel il est dirigé n’est que le résultat d’une longue habitude, la forme dernière d’une tradition qui remonte au douzième siècle. Les règles ont changé sans doute, depuis lors, changé au point de n’être plus reconnaissables, mais cela ne s’est point fait brusquement. En Angleterre le progrès, dont la marche est, je pense, aussi rapide qu’ailleurs, se développe par des amendements successifs, non par des révolutions. Les coutumes existantes n’ont point cet aspect codifié dont la figure géométrique plaît à notre intelligence latine, elles n’offrent rien d’architectural ; bien plutôt pourrait-on les comparer à des futaies d’une belle venue, un peu surchargées, peut-être, et dont l’ordre subtil (qui se rattache bien plus à la raison qu’à l’art) n’apparaît pas à première vue. Un jeune Anglais s’accommode fort bien de la complexité, des demi-mesures et des lignes sinueuses, comme le citoyen du commun s’accommode, passé le détroit, d’un régime dont on ne peut dire au juste s’il est surtout impérialiste ou surtout démocratique. A cet égard, nous avons des instincts d’arpenteur géomètre qui ne laissent pas d’être parfois un peu puérils, et, de même qu’il nous faut une république à bonnet rouge ou un empire semé d’abeilles, à la minute où les lys ont cessé de nous plaire, de même, adolescents, ne pourrions-nous souffrir un compromis dans l’éducation que l’on nous donne, et ne pense-t-on d’ailleurs pas à nous l’imposer.

« Le Français, qui fut toujours, en art, l’ami des demi-mesures et du lieu-commun (opinion éprouvée par le bon sens, et, par conséquent, infiniment complexe) qui, par ce fait, créa la littérature la plus universelle qui soit, est, dans les affaires d’éducation et de politique, un sectaire, partisan farouche des systèmes rationnels, bien dessinés et dont tous les angles paraissent.

« Au lycée, nos maîtres nous bourrent la cervelle de faits, d’opinions, d’exemples ; ils nous donnent à considérer des façons de voir, de penser et d’agir ; ils nous montrent des rapports, sans beaucoup nous les expliquer, et leur effort se borne à tenir notre esprit dans un état de réceptivité. Puis vient la classe de Philosophie, où l’on nous offre des méthodes à choisir. Inconsciemment (car tu penses bien que ce travail ne se fait pas en pleine lumière), suivant la secrète indication que nous donnent notre nature et les influences familiales, nous en prenons une, et voilà tout le fatras que l’on prétendit nous inculquer qui se classe lentement. — Heures graves ! — L’adolescent fermente ! — Comme pour les raisins dans la cuve, cette fermentation le trouble parfois jusqu’au plus profond de son être. C’est l’époque où sa cervelle imagine les plus folles choses, voire d’être amoureux d’étoiles diverses et souvent très basses sur l’horizon, — mais, peu à peu, il se calme, la méthode choisie s’altère, disparaît, — seul le classement reste. Il entre dans la vie, ayant reçu des lueurs de tout, lueurs qui lui donnent du monde une vue un peu floue, panoramique, et lui permettent de se spécialiser ensuite en connaissance de cause. Il a appris pas mal de faits dont il n’a retenu que les rapports, et, à cette école, il a gagné une vertu excellente, meilleure mille fois que l’érudition courte : la vertu d’oublier intelligemment. — Ainsi, nous formons l’enfant destiné aux universités par un système qui, idéalement appliqué à des générations idéales, donnerait une élite intellectuelle. Avouons-le, c’est la théorie qui nous séduit surtout : ce jeune homme qui trouve par lui-même sa raison de vivre, à qui ses maîtres ont fourni seulement les arbres du bûcher et qui, de sa propre main, allume le flambeau, ne figure-t-il pas une agréable image ?

« Cette méthode animatrice qui, chez nous, couronne l’éducation et nous est simplement proposée, est, en Angleterre, imposée au collégien dès l’abord, non pas formellement, mais de manière secrète et sûre. Il la trouve dans le règlement sévère de ses premiers jeux ; il la retrouve dans ses premières leçons. Du latin, du grec, de la géométrie, de l’histoire exacte (presque des chroniques), la glorification démesurée des grands hommes de son pays, suffisent à nourrir son cerveau, mais, dès les premiers jours, on lui apprend à former son jugement, à s’enorgueillir de lui-même, de ses muscles, de sa terre, de sa race… »

Étienne m’interrompit :

« A former son jugement ! à former son jugement d’une certaine façon, devrais-tu dire ! On pense qu’un garçon qui est d’esprit assez discipliné pour jouer dans un match de foot-ball (ce qui, je l’accorde, n’est déjà pas une mince affaire) et assez méthodique pour composer proprement un cent de vers latins, pourra, plus tard, tenir, de façon très honorable, son emploi dans le civil service et l’administration des colonies lointaines, mais c’est le sens critique, le bon goût, l’adresse d’esprit que je lui refusais, non une certaine logique de tradition, mécanique spirituelle qu’un collège de jésuites enseigne aussi bien qu’un collège anglais !