— Eh ! mon ami, tu dérailles ! m’écriai-je. Que cherche l’Angleterre et comment le cherche-t-elle ? Veut-elle, comme nous, former une élite intellectuelle ? Non pas ! Tous ses efforts, efforts patients, bien dirigés et scrupuleux, tendent à former une élite de patriciens. — Elle n’essaye pas de créer, comme on tâche de le faire chez nous, un immense collège d’électeurs éclairés, mais une aristocratie de dirigeants. Ce n’est pas un cerveau qu’elle tend à modeler dans ses universités, mais bien un caractère. — Le jeune homme est tenu loin des grands centres, loin par conséquent d’une influence étrangère (fût-ce celle de sa famille) et, dès que les portes d’Eton, puis d’Oxford, sont refermées sur lui, on lui enseigne bien moins à travailler qu’à vivre. — Si l’enfant anglais devient moins tôt que le Français un être raisonnable, combien, d’autre part, il devient plus tôt un homme tout court ! — Essaye de faire, dans un lycée, un cours de morale pratique, pas un élève ne t’écoutera, chacun regardera voler les mouches avec un petit sourire entendu. Même en classe de Philosophie, l’enseignement de la Morale est réduit à peu de chose et disparaît dans une indifférence que le professeur partage.
« En Angleterre, tout le programme des études se résume en un cours de morale pratique et, dans ce programme, il faut comprendre les jeux. L’enfant apprend la responsabilité au foot-ball, il apprend l’émulation sur la rivière, partout il acquiert cette continuité dans le dessein, cette stubbornness qui est une sorte de vaillance têtue.
« C’est là une vertu cardinale, une de ces vertus vivantes qui ne créent pas des saints, mais font de grands hommes d’action. — Un grave défaut l’accompagne : je veux dire le manque de curiosité. L’éducation donnée au jeune homme anglais tend à étouffer ses tendances à l’investigation ; elle le rend conservateur. Par opposition, prenons un exemple chez nous. La plupart des jeunes gens qui pratiquent le font par conviction. La crise religieuse qui surprend l’adolescent français le laisse, une fois passée, très croyant ou très indifférent ; un Anglais, tout au contraire, est religieux et pratiquant par habitude, par décence, parce que ses parents le sont, parce qu’enfin le culte, compris d’une certaine façon, est un trait de la grandeur de l’Angleterre et comme une des figures de la patrie. Plus tard, il pourra perdre toute foi, toute croyance, peu importe ! une habitude a été prise. — Un esprit curieux eût agi autrement. — Il en va de même en politique. Regarde combien, au temps de l’affaire Dreyfus, la jeunesse mit de diligence à comprendre exactement la portée de ses opinions, à les peser, à les définir ; j’entends la jeunesse qui prit parti non point à cause des opinions anticléricales de son entourage, non point parce que le père, la grand’tante et le confesseur affirmèrent au dîner la culpabilité de l’ex-capitaine, mais celle qui, gagnée, par nature, à une doctrine, voulut en outre, par honnêteté et scrupule, se rendre bien compte de ce qu’elle sentait.
« La conduite intellectuelle d’un jeune Anglais eût été toute autre, on l’a bien vu pendant la guerre du Transvaal. Les hommes mûrs, si bons patriotes qu’ils fussent, raisonnaient parfois leur enthousiasme et le rectifiaient d’une critique saine, d’une objection ; les jeunes gens s’y laissaient aller. A leur place, nous n’eussions pu résister au plaisir de donner à la guerre, le premier émoi passé, un commentaire et des notes ; eux, ils accueillirent les défaites par des considérations du genre de celle que l’on peut lire sur la tranche de nos pièces de cent sous, et saluèrent les victoires comme de joyeuses trompettes.
« Voilà où le manque de curiosité du jeune Anglais lui rend l’avantage, voilà qui nourrit son magnifique orgueil et son copieux dédain de tout ce qui n’est pas lui ; mais, quoi d’étonnant à ce qu’en fait d’art ce jeune homme, qu’il faut considérer comme un bel animal, confonde, dans une même admiration vague et de commande, Beethoven et Stephen Heller, Miss Austen et notre Balzac ; qu’il ne distingue pas très bien le beau du joli, la passion de la sentimentalité, et qu’enfin de compte tout cela lui soit indifférent ? Qu’importe que ses heures d’attendrissement soient ridicules, qu’il bâille devant un tableau de prix, et rêve de sport à l’audition d’une belle symphonie ! Ses dents sont bien plantées, voilà le grand point, et il sait mordre.
— Autant dire, interrompit Étienne, que tout est parfait au delà du détroit, que le système adopté par les Anglais est l’unique système pour élever des enfants parce qu’il est une politique de résultats et non de théorie, enfin que, dans cette belle arme de progrès, il n’y a pas une paille.
— Point du tout. Je pense simplement que cette méthode convient seule à la race, au climat, aux habitudes des Iles Britanniques, qu’elle a autant de défauts qu’une autre, et dont les Anglais se plaignent amèrement. — Et d’abord, le placement des Universités loin des grands centres, s’il a des avantages, a aussi plus d’un inconvénient. Le Quartier latin de Paris ne sert pas uniquement à rapprocher, dans un but de commodité, les lieux de culture, mais rapproche aussi les intelligences, crée une sorte d’atmosphère intellectuelle enivrante, bienfaisante aussi. Ce commerce idéal qui naît entre étudiants est presque méconnu en Angleterre. Le système d’instruction s’y oppose. Lorsqu’un enfant apprend par cœur certaines notions très précises, avec la manière de s’en servir, il ne pense guère qu’à garder ce trésor pour lui, au lieu que, chez nous, l’enfant, devant plus ou moins trouver lui-même sa méthode, a dans l’esprit des notions non définies, des forces non dirigées, et, parmi ces richesses, il puise pour discourir, pour converser, pour discuter. La science, chez l’étudiant français, devient une valeur d’échange dont il se sert libéralement. Il cherche à systématiser son intelligence en s’enquerant des systèmes voisins, en visitant l’esprit de ses condisciples, en respirant l’air de la rive gauche, en s’inspirant des leçons de l’heure passée.
« Penser par soi-même ! — Beaucoup de maîtres anglais déplorent de voir leurs élèves en être incapables. Il y a cinquante ans, cela n’avait que peu d’inconvénients. Les derniers développements de l’industrie ont montré le danger. — Ces temps-ci, on a fait en Angleterre beaucoup d’écoles techniques, et, dans certaines Universités, des sections techniques importantes. Elles ont produit des hommes qui connaissaient fort bien les éléments de leur science, qui étaient pleins d’érudition, mais qui, de cette érudition ne savaient pas se servir. Prenons, comme exemple, les études d’électricité. C’est dans les ateliers, non dans les écoles que sont nés les hommes utiles. Les ateliers avaient une atmosphère d’émulation corporative et scientifique qui manquait aux écoles, et mieux vaut un ouvrier habile qu’un ingénieur bon humaniste, mais maladroit.
« Voilà qui nous mène à une autre question. Chaque année l’Angleterre a besoin d’un plus grand nombre d’administrateurs pour ses colonies, puisque ces colonies se développent. L’industrie, le commerce, lui enlèvent des hommes tous les jours, mais l’Inde et les autres terres anglaises n’ont pas moins besoin d’être administrées. Or cette théorie chère aux Anglais qui met à la tête du pays une élite de patriciens commence à faiblir. L’aristocratie anglaise, je veux dire celle qui dirige le pays, devient fictive en tant qu’aristocratie lettrée. On est obligé de prendre les maîtres sur un plan moins élevé. Bientôt, les directeurs de l’Angleterre ne seront plus tous ou presque tous des classiques, car les familles ne peuvent plus payer leur éducation et l’on ne trouve pas, chez l’Anglo-Saxon, ce puissant amour de la culture qui fait se saigner les familles allemandes. — L’Anglais, épris de réalités visibles, montre moins d’enthousiasme que l’Allemand pour se dévouer à un idéal lointain. C’est une des tares de son caractère et dont la raison est facile à découvrir, puisque, durant toute sa jeunesse, on lui a montré l’importance des faits en négligeant d’indiquer celle des réflexions.
« Ces défauts que je te montre, certains Anglais les voient fort bien. Ils essayent d’y remédier, non point par une révolution à la façon française, par des décrets qui jetteraient le trouble dans tout le pays et paraîtraient sacrilèges aux hommes épris de tradition, mais par des efforts insensibles et continus, donnés sans lassitude et sans nervosité, suivant la manière habituelle de ce grand peuple.