— Oui, dit Étienne qui suivait sa première idée, on ferait un bon roman en prenant, comme sujet d’étude, quelques spécimens de cette race dangereuse et antipathique, quelques beaux spécimens de petits gentlemen bien portants, obtus et crevant de vanité… Et, maintenant que j’y pense, il me semble que lorsqu’il me quitta, mon ami John S… sifflotait le Rule Britannia d’une façon un peu ironique ! »
Mais je n’écoutais plus mon ami ; je prêtais l’oreille à des aboiements rauques et singuliers que je situais assez loin, par delà l’oasis.
« Qu’est-ce donc ? demandai-je.
— C’est un chacal, sans doute, quoiqu’il soit bien tôt encore. Si tu veux, nous pouvons aller lui rendre visite avec nos fusils.
— Volontiers ! m’écriai-je. Emmenons-nous Saïd ? »
Le sloughi d’Étienne tendait vers moi sa tête fine. C’est une vaillante bête, vigoureuse, têtue et dénuée d’esprit.
« Nous l’emmenons, dit Étienne, mais ne le caresse pas trop : il a des puces. »
LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG
Disposer sa bibliothèque suivant un plan préconçu est une tâche délicieuse, mais imaginer ce plan est plus agréable encore. D’ailleurs, je n’en approuve qu’un seul. Tous les autres, pour logiques et harmonieux qu’ils semblent, à première vue, finissent par devenir incommodants et m’irritent à la longue. — Ainsi, pourquoi mettre les livres d’histoire sur le même rayon, et ne point séparer les romans ? Quels avantages procure donc ce classement par espèces ? — Thiers voisine mal avec Michelet ; quelle insupportable obligation pour Gautier que d’avoir à toute heure, avec Laforgue, une reliure mitoyenne ! et, croyez-moi, il est presque malhonnête de laisser fréquenter à Chateaubriand les nouvelles de Mérimée. Joindre Atala et Carmen !… n’en sentez-vous point l’indécence ?
Je goûte encore moins un système qui mettrait à ma portée les livres dont je me sers le plus souvent. C’est me forcer à tolérer une compagnie qui peut être agréable, mais me devient odieuse à l’instant où je m’aperçois qu’elle est imposée. — Il me déplaît d’avoir ainsi à prendre en horreur, parce qu’il se trouve trop à portée de ma main, un ouvrage que je lis fréquemment, et, s’il me vient tout à coup l’envie de feuilleter le Tyr et Sidon de Jean de Schelandre ou le Mémoire sur Vénus de M. Larcher, ou encore de considérer les Images de plate peinture des deux Philostrates, sophistes grecs, avec les épigrammes du sieur d’Embry qui les complètent, pourquoi m’obliger à les querir en des réduits lointains, sous l’odieux prétexte que je ne fais pas de ces volumes ma lecture quotidienne ?