Je pense que l’on doit classer sa bibliothèque suivant la seule émotion que les livres dégagent, suivant la qualité de fièvre, d’intérêt, de joie ou d’ennui qu’ils nous donnent. — Il y aurait par exemple le rayon de la Douceur du foyer, celui du Regard intérieur, celui des Agréments et inconvénients d’une maîtresse, celui des Beautés naturelles ; enfin, dans un réduit secret, on réunirait, non loin d’une lampe et d’un grand fauteuil de cuir, certains livres, sous l’étiquette : Parfums exotiques et autres (Livres de voyage).

C’est la seule collection que j’aie tâché de me former. Sur ce rayon, je trouve la Prière sur l’Acropole, oraison qui convient aux beaux départs, les Moralités légendaires, le Centaure de Maurice de Guérin, Fumée d’opium de Claude Farrère, la Léda de Pierre Louÿs, quelques vers et quelques proses de Rimbaud, recopiés dans un cahier, la Mort de Venise de Maurice Barrès et ses Aventures d’Astiné Aravian, les Petits Poèmes de Baudelaire, arrachés, au mépris de toute bibliophilie, à l’exemplaire courant et reliés avec ce titre que j’aime et dont le poète nommait parfois son ouvrage : le Spleen de Paris ; la prodigieuse Histoire des boucaniers d’Amérique d’Œxmelin, enfin la Connaissance de l’Est de Paul Claudel, dont les poèmes chinois me charment en tous points, dont la couleur de couverture tient le milieu entre celle d’une sauce végétale et celle d’une eau stagnante, qui n’est point paginé, n’a pas de table des matières, où l’on se perd comme dans un labyrinthe d’idoles et de qui le titre même, si paradoxal et si exact, m’est cher, car, en lisant ces mots : Connaissance de l’Est, ne dirait-on pas d’un traité de stratégie ou d’un pamphlet sur le démantèlement des forteresses ? au lieu qu’il s’agit de pluies, de navigations nocturnes, d’un temple de la conscience, de vérandas, de banyans, de maisons haut perchées, d’une araignée noire suspendue par le derrière, de sources, de flots et d’une arche d’or dans la forêt !

Ce sont là mes vrais livres de voyage. Ils me transportent en tel lieu de la terre et du rêve qu’il me plaît de choisir, aux heures de mélancolie où l’on voudrait être en tout lieu de la terre, sauf en celui dans lequel on se trouve.

Aujourd’hui, j’ai pris le dernier venu de ces livres. Il a pauvre aspect, mais, croyez-moi, il est très précieux et garde sa splendeur comme un trésor secret. Je l’ai formé avec des poèmes repris dans ces revues que pour la plupart une même saison vit naître et mourir. — Pages qui débordent les unes sur les autres, papiers divers, caractères contrastés… tout cela est cartonné, tant bien que mal, avec ce titre : Cinquante poèmes. L’auteur : Paul Valéry. Je crois posséder au complet son œuvre poétique.

Sa plus fine particularité est qu’on ne peut en lire dix vers sans être aussitôt transporté en d’étranges contrées. Je ne sais si ces vers sont toujours excellents ; je crois même que, parfois, ils portent un peu la marque des années de symbolisme où ils furent écrits, mais à coup sûr leur auteur est un ingénieux magicien, tantôt

Il évoque, en un bois thessalien, Orphée

Sous les myrtes, et le soir antique descend.

Le bois sacré s’emplit lentement de lumière

Et le dieu tient la lyre entre ses doigts d’argent.

Tantôt :