—Peut-être; qu'en concluez-vous?
—Mes yeux, en s'y portant par hasard,—oh! sans indiscrétion, je vous jure, ont lu ces mots: de Venise, au lit de la mort.
Crillon tressaillit.
—Et ces mots-là, monsieur le chevalier, je ne les ai jamais oubliés depuis, car ils avaient été tracés par la même main qui m'avait écrit à moi,—la main de ma mère! et ce lit de mort était celui de ma mère…
Crillon garda le silence.
—De sorte que l'envie de pleurer m'ayant pris, ajouta Espérance, j'ai été m'enfermer à Venise, et j'ai cherché avec les yeux du corps, avec ceux de l'âme, l'endroit où s'était exhalé le dernier soupir de ma mère infortunée. Nul ne me connaissait. Je ne voulais interroger personne. Il y avait un mystère sacré pour moi autour de cette tombe. Mais j'ai continué à chercher. Les palais, les églises, les couvents, tout ce qui est silencieux et sombre, tout ce qui est pompeux et bruyant, la basilique peuplée et le cloître désert, la ruine où pend le lierre, le jardin où vient le jasmin et la rose, j'ai tout exploré, tout questionné dans mes épanchements douloureux. Je me suis fait une loi de fouler dalle par dalle toute la place Saint-Marc, toute la Piazzetta, tout le quai des Esclavons jusqu'aux Cantieri, persuadé qu'il n'est pas une âme à Venise qui n'ait promené là son corps, persuadé, par conséquent, que ma mère avait posé le pied là où je marchais. Combien de fois j'ai, le dernier, quand tous les bruits s'éteignent, promené ma gondole par les détours de la lagune, et regardé le ciel, et regardé les palais qui se mirent dans l'eau, et regardé le lion d'airain, ce ridicule mélancolique que ma mère avait regardé aussi. Que de fois, traversant par une belle lune les méandres fleuris des îles voisines, ne me suis-je pas dit que c'était une belle place pour une tombe mystérieuse, que ces oasis de joncs odorants, de grenadiers, d'aloès et de tamarins aux senteurs de miel, et là dans ces solitudes, partout où j'ai vu brûler la lampe tremblotante d'une obscure Madone, partout où j'ai vu monter les cyprès dans l'herbe derrière les contreforts d'une église en ruine, je me suis dit: Cette lumière est peut-être entretenue aux frais de ma mère. Peut-être elle dort sous ces grands arbres noirs! Et je pleurais. Et j'aimais ma mère! c'est si bon d'aimer quelqu'un!
Crillon s'était levé, tournait le dos à Espérance et marchait par la chambre en bousculant du pied, du coude et de l'épaule chaque meuble qui se rencontrait sur son capricieux chemin.
—Vous riez de moi, n'est-ce pas? dit Espérance.
Crillon, sans montrer son visage, sans répondre, haussa deux ou trois fois les épaules, et après s'être enseveli dans la cheminée:
—Il fume beaucoup, dit-il, dans cette chambre; j'en suis aveuglé en vérité.