—Approchez-vous, je vous prie, dit-elle à la Ramée qui fut contraint d'obéir.

Quand le silence se fut établi dans la salle, Catherine de Lorraine, orateur prétentieux comme elle était général d'armée, fit un pas vers l'assistance, s'appuya d'une main au dossier de son fauteuil, et après s'être recueillie:

—Seigneurs, dit-elle, et vous, messieurs, qui composez la véritable force de notre religion et de notre patriotisme, vous savez pour la plupart nos desseins puisque vous partagiez notre douleur et nos espérances mais vous ignoriez comment et sous quelle forme ces espérances pourraient se réaliser.

Nous ne nous dissimulons ni les uns ni les autres combien est précaire le nouveau règne sous lequel la France s'est courbée. Bien des circonstances le peuvent abréger: la guerre a ses hasards, la politique d'usurpation a ses dangers, le nouveau roi peut tomber sur un champ de bataille; il peut tomber aussi frappé par le ressentiment public. Je ne parle pas des chances de mort que fournit une vie dissolue, aventureuse: on meurt aussi vite, et plus sûrement peut-être, d'un excès, d'une orgie que d'une balle ou d'un coup de poignard.

Dieu m'est témoin et vous l'avez tous vu, plusieurs même m'en ont blâmée, que pour le bien du pays j'ai fait taire mes inimitiés, oublié les malheurs de ma famille, et reconnu le nouveau roi. Cependant je ne puis m'aveugler sur l'avenir: le roi n'a pas d'héritier, un enfant bâtard ne compte pas; si le roi mourait, que deviendrait la France? S. M. Philippe II, dans un sentiment de glorieuse générosité, a renoncé à ses droits au trône. M. de Mayenne aussi abdique. Je renonce pour mon neveu de Guise, qui n'a pas rallié la majorité des voeux du peuple français. Mais, du sein de cet abandon général, la bonté divine a suscité un miraculeux et providentiel moyen de salut. Messieurs, écoutez religieusement la parole qui va sortir de mes lèvres. Il existe un rejeton de la branche royale, messieurs; la France possède un légitime Valois!

A ces mots, on entendit frémir l'assemblée, dont les têtes oscillèrent sous un ouragan de passions mal contenues. Çà et là, quelques visages sérieux, ceux des principaux initiés, du jésuite, entre autres, examinaient avec soin l'attitude générale.

—Un Valois! murmura-t-on de toutes parts.

—Vous savez, continua la duchesse, que du mariage du roi Charles IX avec Élisabeth d'Autriche, naquit, à Paris, le 27 octobre 1572, un enfant présumé être Marie-Élisabeth de France. Le roi attendait, espérait un fils, ce fut une fille que lui présenta sa mère Catherine de Médicis, une fille qui ne vécut même pas et dont la mort fut déclarée le 2 avril 1578. Eh bien, seigneurs, eh bien, messieurs, ce n'était pas une fille qui était née au roi Charles IX, mais bien un fils, que par jalousie et pour assurer le trône à son fils favori, le futur Henri III, Catherine de Médicis avait soustrait et fait disparaître en l'échangeant contre une fille.

Un silence glacé s'étendit sur l'assemblée après les paroles de la duchesse. Pour ses partisans, qui la connaissaient si bien, le moyen providentiel dépassait les limites du prodige.

—Oh! reprit-elle en profitant habilement de ce silence, vous vous taisez, vous êtes atterrés; le crime énorme de cette substitution vous épouvante! Que sera-ce lorsque vous aurez sous les yeux les preuves complètes, irréfragables, les documents minutieusement naïfs qui établissent, sans une ombre de doute possible, tout le complot de Catherine de Médicis contre la postérité de son propre fils, un attentat, messieurs, qui, sans le secours de la Providence, éteignait à jamais une des plus illustres races qui aient paru dans le monde.