—Ah! madame, dit Espérance d'une voix éteinte, il est des serments qui engagent au delà de notre puissance, et l'homme est parfois une créature trop faible pour tenir ce qu'il promet.

—Quoi! vous m'abandonnerez! vous me verrez souffrir et vous ne me tendrez pas votre main?

—Si je voyais ce triste spectacle, je ne le supporterais pas, aussi refusé-je de le voir.

—Ainsi, quelqu'un de vos amis serait menacé de mort, vous craindriez ce triste spectacle; et pour ne pas le voir, vous partiriez, abandonnant au lieu d'aider. Je vous croyais un coeur.

—J'en ai un, madame, que vos reproches injustes déchirent. En effet, pourquoi resterais-je, à quoi puis-je vous servir? Est-ce vous qui désirez de me voir souffrir?

—Souffrir… de quoi?

—Par grâce, ne m'arrachez pas une parole de plus. Vous voyez combien je lutte.

—Dites-moi votre souffrance, et vous verrez si je suis lâche et faible pour vous seconder ou vous guérir.

—Eh bien! s'écria-t-il, vaincu par la passion, vaincu par la généreuse opiniâtreté de Gabrielle, je vais vous le dire, puisque vous m'y forcez; aussi bien, après m'avoir entendu, ne pourrez-vous plus m'arrêter dans mon dessein, ni me reprocher ce que vous m'aurez contraint de faire. Si je suis parti brusquement, étrangement, l'année dernière, c'est que je vous avais vue sortir de chez le roi le lendemain de la prise de Paris, c'est que mon courage était épuisé, c'est que je vous accusais de trahison et de mensonge, c'est que je vous maudissais de m'avoir promis l'amitié et de ne pas m'avoir donné l'amour; je sais bien qu'en parlant ainsi je me sépare à tout jamais de vous; mais la destinée m'entraîne, ce que je vous dis, je ne le répéterai plus, mon coeur y perdra tout son sang, mais avec le sang la douleur s'échappe. Oui, je suis parti malheureux, et plus malheureux je suis revenu. Si je vous eusse trouvée heureuse, enivrée, sans mémoire, oh! je l'espérais, j'avais préparé à mon coeur la consolation de l'oubli, celle du mépris… Oui du mépris… pardonnez-moi si je me perds tout à fait, madame…. Mais au lieu de cela, vous m'apparaissez douce, tendre et bonne; je vous vois malheureuse; tout en vous intéresse mon coeur et mon âme; je sens que je vais vous aimer si follement que j'en perdrai le respect comme j'en ai perdu le repos. Or, vous n'êtes pas libre et vous aimez le roi, c'est donc pour moi deux fois la mort au bout de chaque pensée; et qui sait si ma mort même ne vous perdrait pas? J'ai fini; mon coeur est vide; encore un jour, et peut-être j'y sentirais entrer le désespoir. Ne vous irritez pas, plaignez-moi; faites-moi la grâce de me laisser ensevelir ma folie dans un coin du monde où vous ne m'entendrez pas si je soupire, où vous ne saurez pas si je vous aime.

Gabrielle, pâle et la tête renversée, avait fermé les yeux. On eût dit que cet ouragan de passion l'avait brisée, qu'elle ne respirait plus, qu'elle était morte.