Il passa une main glacée sur son front.

—Eh bien! dit Leonora, qui le voyait combattre douloureusement les angoisses de l'incertitude, répondez-moi un mot, comme à une sincère amie.

—Allons, pensa Espérance, est-ce que par hasard je serais lâche? Ainsi ferai-je, Leonora, dit-il en se redressant. Oui, je vais vous traiter en amie. Leonora, vous m'êtes envoyée pour savoir si j'aime quelqu'un. Vous êtes la femme que j'aimerais avec le plus de joie si mon coeur était libre. Mais il ne l'est pas. J'ai quelque part, à Venise, laissé une femme que j'aime avec idolâtrie. Je lui ai juré de l'aimer toujours et sans partage. Mon âme est ainsi faite que je mourrais plutôt que de manquer à ce serment. Oh! je sais bien que l'on rirait de moi si cette absurde fidélité à une absente était connue du monde. Mais je parle à une femme dont le coeur vient de me parler aussi. Vous me comprendrez, Leonora, quand je vous dirai qu'avec un peu d'adresse ou de complaisance, je vous eusse trompée, que je vous eusse pendant quelques heures, quelques jours peut-être, donné le semblant d'un amour qui n'est pas à vous. Vous me comprendrez encore mieux quand j'ajouterai que je ne me dissimule pas la difficulté de ma situation, le péril si vous voulez, auquel m'expose ma sincérité brutale. Mais si, pour conjurer ce péril, je m'excusais de manquer à mon serment, je ne me pardonnerais jamais de donner mes lèvres, mon corps à d'autres qu'à celle qui possède mon âme. Et elle, ne me le pardonnerait pas non plus, dût son salut résulter de mon infidélité. Elle en mourrait de douleur et moi de honte. Le saurait-elle jamais? dira le monde, non, peut-être; mais je le saurais, moi, et n'oserais jamais plus regarder en face ses yeux dont chaque mouvement dirige les mouvements de ma vie. Voilà ma réponse, Leonora: Je n'aime jamais qu'une femme à la fois; peut-être un jour n'aimerai-je plus celle qui me possède aujourd'hui. Qui sait si cela n'arrivera pas demain! Alors, c'est moi qui vous irai supplier, Leonora, de m'accorder ce qu'aujourd'hui je ne puis recevoir de vous, c'est-à-dire le don du plus charmant amour qu'un galant homme soit fier d'avoir inspiré.

En achevant ces mots, avec une douce politesse, il souleva jusqu'à ses lèvres la main froide de l'Italienne, qui le regardait, pâle, mais sans colère, et dont l'ivresse se dissipait peu à peu pour faire place à une sauvage admiration.

—Bien! dit-elle après un long silence. Mais est-ce là ce que votre amie devra rapporter à Mlle d'Entragues?

Espérance, la regardant avec une expression touchante de généreux abandon,

—Quand on a le bonheur, dit-il, de posséder une amie aussi spirituelle, aussi délicate que vous, on ne lui dicte pas ce qu'elle doit faire; on se confie à son esprit et à son coeur.

Leonora serra les deux mains du jeune homme et s'éloigna en murmurant avec une sombre douleur:

—Voilà comment je voudrais être aimée! Oh! mais celle-là est parfaite sans doute… Une femme digne de Speranza!… Je comprends qu'Henriette en soit jalouse et cherche à la connaître. Qu'elle cherche de son côté; moi, je trouverai du mien!… Oui, je trouverai; je me donne huit jours pour savoir le nom de cette femme!

XXVII