ULYSSE ET DIOMÈDE
Aussitôt après le départ de Leonora, Espérance se replongea dans les tristes réflexions qui l'avaient assailli au commencement de l'entretien.
—Le danger serait immense, pensa-t-il, si j'avais pour Gabrielle un de ces amours vulgaires qui se révèlent inconsidérément par des preuves matérielles, et, comme dans une déroute de soldats, laissent toujours traîner sur leurs champs de bataille quelque débris de leur bagage. Mais, entre nous, comment découvrir ce qui s'agite profondément au fond de nos coeurs? Quelle Henriette collectionnera mes soupirs pour les porter à Henri IV? Quelle Leonora saisira comme pièce de conviction sur les lèvres de Gabrielle le sourire qu'elle m'envoie et l'insaisissable baiser qui va de son âme à la mienne? Jamais une lettre, jamais un rendez-vous compromettant, jamais un messager porteur de ces accablantes révélations sous lesquelles succombent tôt ou tard les amants ordinaires. Je défie donc mes ennemis de me perdre ou de nuire à Gabrielle avec ce que nous leur fournirons. Voilà, ajouta-t-il avec une joie mélancolique, voilà le bénéfice des dévouements chevaleresques, et peu de gens les comprennent assez pour les reconnaître et les suivre à la trace. Nul ne peut les atteindre et les souiller à la hauteur où ils s'élèvent. Allons, allons, ce n'est ni la haine de Mlle d'Entragues, ni la passion de Leonora qui m'empêcheront de bien dormir quand tout le monde va être parti, quand je serai seul, et je pourrai me livrer tout entier à Gabrielle, en les défiant d'aller deviner son nom dans les impénétrables replis de mon coeur.
En parlant ainsi, Espérance avait rejoint les groupes de ses hôtes, qui déjà se préparaient au départ. Les vides se firent peu à peu dans les quadrilles, les musiques se turent, les dernières bougies, vacillant au souffle frais du matin, se renversèrent mourantes. Ce qu'Espérance avait désiré arriva; il se trouva seul.
Cependant il regrettait de n'avoir pas dit adieu à ses deux amis partis sans doute comme les autres, et comme l'intendant s'était approché pour demander à monseigneur s'il était satisfait de la fête, Espérance, après l'avoir félicité, s'informa de l'heure à laquelle s'était retiré M. de Crillon.
—Monseigneur, dit l'intendant, il y a deux heures environ, M. de Crillon s'est trouvé fatigué par le bruit et les mouvements des danseurs; il avait la tête pesante et m'a demandé la clé du grand cabinet de monseigneur. Il y doit être encore.
—Ouvrez-moi, répliqua Espérance.
L'intendant obéit. Alors on aperçut Crillon étendu dans un grand fauteuil, et dormant d'aussi bon coeur que s'il eût été dans son lit, après avoir exécuté à lui seul toutes les danses de tous les danseurs ensemble.
Espérance se garda bien d'interrompre ce sommeil sacré: il y avait tant de noble sérénité, tant de calme religieux sur le front du brave chevalier!
Il repoussa doucement la porte et le laissa sur son fauteuil.