Telles étaient les flammes qui dévoraient le coeur et brûlaient les veines d'Espérance, qu'il arriva sans s'en douter à la Chaussée. Il laissa son cheval caché dans un taillis, à trois cents pas de la maison, à gauche de la route qui monte à Lucienne par les champs et les allées de châtaigniers.
Espérance, pour aller à pied jusqu'à la maison de Gabrielle, avait choisi le côté le plus sombre de la route, et ses yeux ardents cherchaient la fenêtre de la maison cette fenêtre que Gratienne devait tenir ouverte pour épier sa venue et l'introduire sans éveiller les chiens et mettre sur pied les rares serviteurs de la maison d'Estrées.
Lorsqu'elle en convint à Monceaux avec Espérance, Gabrielle avait bien pensé à fixer le rendez-vous au moulin. Là, on eût été libres et seuls; mais sa délicatesse lui rappela trop de souvenirs. Au moulin, venait Henri autrefois, quand il soupirait après sa timide conquête; les planches du bateau avaient craqué sous son pas, et la duchesse de Beaufort ne voulait pas évoquer un seul des échos familiers à la Gabrielle de cette époque d'innocence.
Moins sûr peut-être était le séjour de la maison. Cependant, quoi de plus sûr? La duchesse se trouvait sans suite dans cette maison modeste, au milieu de serviteurs dévoués, certaine que le roi respecterait sa retraite. Elle ne songeait qu'à parcourir une ou deux heures les allées ombragées qui avaient abrité les jeux de son enfance. Tout bruit du dehors lui parviendrait à l'instant. Espérance avait à peine besoin de se cacher, il sortirait de bonne heure. Ceux-là même qui le verraient entrer ne concevraient aucun soupçon d'une démarche faîte sans mystère, puisque si l'on eût voulu faire du mal, l'amant pouvait entrer par la porte qui donne sur les bois. D'ailleurs on verra peut-être que Gabrielle, ce jour-là, était au-dessus de toute appréhension vulgaire.
Gratienne attendait donc à la fenêtre et alla ouvrir la porte à Espérance. Rien n'indiqua aux regards vigilants de celui-ci la présence d'un espion comme tant de fois il en avait senti sur ses traces.
Un énorme chariot chargé de foins secs récoltés dans l'île et que les faneurs n'avaient pas eu le temps de rentrer, barrait la porte en attendant que le jour permît de joindre cette récolte à la provision entassée déjà dans la grange.
Cette grange, on se le rappelle peut-être, fermait sur la route, comme un mur immense, la propriété de la famille d'Estrées. Elle était adossée, vers son extrémité, à l'aile du château qui revenait sur la chaussée, en sorte qu'à l'intérieur, cette grange, l'aile dont nous parlons et le château formaient, avec le mur de clôture, un quadrilatère qui enclavait les cours, les communs et toutes les dépendances.
Gratienne guida Espérance derrière le chariot qui masquait la porte. Elle le conduisit par la grange aux appartements de l'aile contiguë, où il trouva rêveuse et moins empressée qu'il ne s'y attendait, Gabrielle, ensevelie dans un fauteuil, devant la fenêtre ouverte.
Il espérait la voir se lever, accourir et tendre les bras. Elle tourna vers lui un visage pâle, allongea lentement sa main tremblante, qu'il saisit pour la baiser, en s'étonnant de la trouver glacée.
Gratienne regarda un instant ce groupe silencieux, puis sortit en refermant la porte derrière elle.