La chambre dans laquelle se trouvaient les deux amants n'était éclairée que par une petite lampe dont le vent de la rivière agitait la pâle clarté. On voyait, par la fenêtre ouverte, passer et repasser les chauves-souris qui n'osaient entrer et quelquefois venaient se heurter jusqu'aux vitres, après avoir, dans leurs longues tournées, rasé les murailles de la grange.

—Il faut d'abord que vous m'écoutiez avec plus de calme, mon cher Espérance, dit enfin Gabrielle, car jamais, vous allez l'avouer tout à l'heure, nous n'avons eu l'un et l'autre plus besoin de toute notre présence d'esprit; car si je vous ai annoncé que j'allais être libre, cette liberté bienheureuse coûtera quelques efforts, quelques sacrifices à l'un de nous, peut-être à tous les deux. Pour bien en juger, soyez patient, écoutez-moi.

Il ne répondit pas un mot, mais on put voir à l'altération de ses traits combien était douloureuse la violence qu'il cherchait à se faire pour écouter en silence.

—Hier, reprit Gabrielle, le roi est venu dans la soirée. Je ne l'attendais pas. Il était à cheval et seul. Je fus troublée d'abord, en songeant qu'il pouvait soupçonner quelque chose du dessein qui me faisait rester à la Chaussée. Nous ne manquons ni d'ennemis, ni d'espions qui, plus d'une fois, ont su nous deviner, sinon nous perdre. Mais le roi avait l'air si affectueux, si charmé, il était pour moi si bon à la fois et si confiant, que je fus bientôt rassurée quant à ce que je craignais. Ma sécurité pourtant fut courte. Cette bienveillance me cachait bien d'autres périls que j'étais loin d'appréhender. Calmez-vous, Espérance! Le roi me prit par la main et me conduisit au bord de la rivière, où nous trouvâmes le bateau du meunier qui se balançait sur le sable. Nous y montâmes tous deux, moi bien surprise de la gravité mystérieuse de S. M., et, suivant la corde qui dirige cette barque quand la poulie l'entraîne, nous abordâmes au moulin, qui se trouvait désert. Le meunier dormait sur l'herbe, au bord de l'île. Nous nous trouvions absolument seuls, comme si cette scène eût été préparée à l'avance.

Ici Gabrielle s'arrêta et prit la main d'Espérance que ce récit inquiétait et assombrissait.

—Le roi, dit-elle, conservait parmi tous ces détails de la vie familière une sorte de solennité qui m'étonnait de plus en plus. Je le suivis à l'extrémité du moulin jusqu'à un escabeau sur lequel il m'assit doucement, tandis qu'il s'asseyait lui-même sur la poutre transversale qui relie les deux bords à la tôle du bateau. Qui eut reconnu le roi et la duchesse dans ces deux personnages si bizarrement installés sur quelques ais poudreux?

«C'est ici, Gabrielle, me dit-il, que, voilà déjà longtemps, je vous ai demandé votre foi et engagé la mienne. Depuis ce temps, ma fortune a changé, mais non pas mon coeur. Je vous ai causé quelquefois du chagrin. Vous ne m'avez donné que joie et consolation. Tout récemment encore je dois à votre esprit et à votre humeur conciliante l'un de mes triomphes les plus doux, puisqu'il n'a coûté pas une goutte du sang de mes peuples. Il faut que toute cette bonne conduite se paye. Il faut que toutes vos peines s'effacent. À chaque temps son oeuvre, le moment est venu de vous prouver ma reconnaissance. Désormais, Gabrielle, nul ne vous offensera plus en ce royaume. J'y suis le premier, vous y serez la première, car je l'ai résolu, après bien des retards qu'il faut me pardonner, et j'ai voulu vous le déclarer au même lieu où, avec tant de désintéressement quand j'étais pauvre, vous jurâtes de vous consacrer à moi! Vous allez devenir ma femme!»

Gabrielle s'arrêta en voyant la pâleur qui s'étendit comme un voile de mort sur le visage d'Espérance. Le coup qu'il venait de recevoir fit trembler ses yeux. Il crispa douloureusement ses mains blanches et demeura immobile, muet.

—Oh! vous souffrez, dit Gabrielle avec une tendre générosité.

—Non, non, j'admire, répliqua-t-il. Seulement, si c'est là cette liberté que vous m'annonciez tout à l'heure…