—Et l'on fera de la musique! je comprends, se dit Pontis.

Ayoubani courut légèrement au vestibule, siffla d'une certaine façon, et aussitôt deux femmes, enveloppées comme deux momies égyptiennes, se présentèrent à la porte que leur ouvrait Pontis d'après l'ordre de la maîtresse.

En vain sa curiosité chercha-t-elle à s'exercer sur les deux surveillantes du Mogol, un bandeau de plumes d'autruche couvrait leurs fronts, une étoffe rayée tombait de ce bandeau sur leur visage qu'elle couvrait, et par deux trous comme ceux d'un masque on voyait bien la flamme, mais non la paupière de leurs yeux.

Une profusion de verroteries, d'os bizarres, de coquillages et de coraux s'entre-choquaient plus ou moins harmonieusement à chaque mouvement de ces deux singulières créatures. Leurs pieds étaient chaussés de sandales d'écorces, leurs jambes disparaissaient sous les plis d'une lourde étoffe qu'on eût dit tressée avec des herbes marines, et, pour comble de sauvagerie, elles avaient l'une et l'autre un arc à la main, et, sur le dos, un carquois plein de ces terribles flèches bardées dont la pointe ingénieusement cruelle étonne toujours l'oeil des Européens.

Pontis vit ces deux figures s'installer l'une à droite, l'autre à gauche de la porte; elles étaient grandes, vigoureuses, et représentaient assez bien deux gardes du corps respectables. Le Mogol avait choisi avec intelligence.

—Voilà qui va effaroucher les amours! pensa Pontis. Mais, bah! j'ai ouï dire que les femmes sauvages sont impressionnables, qu'elles ne peuvent résister à l'entraînement de la danse et de la musique, je vais les charmer. Ce n'est pas de la force qu'il faut ici, c'est de l'adresse, et je n'en manque pas, Dieu merci.

Ayoubani qui, elle aussi, avait considéré le costume de ses compagnes, parut satisfaite de leur tenue, elle leur sourit, et offrit à l'une le sistre, à l'autre le tambour. Puis elle se mit à danser, après avoir forcé Pontis à s'asseoir à la place qu'elle occupait auparavant.

—Si l'on dit jamais devant moi du mal des Indiennes, pensa le jeune homme, je soutiendrai qu'elles sont les plus honnêtes créatures qui puissent embellir le monde. A-t-on jamais vu des Françaises donner leurs rendez-vous avec une escorte, et en passer le temps à danser devant témoins? C'est de l'innocence ou je ne m'y connais guère.

Il regardait danser Ayoubani, et il battait la mesure des mains, des pieds et de la tête, et peu à peu il se laissait fasciner par la grâce voluptueuse des attitudes et des mouvements de l'infatigable Indienne. Elle fut si adroite, si légère, si éloquemment belle, que Pontis reconnut toute la sagesse du Mogol dans la présence des témoins qu'il imposait aux exercices chorégraphiques d'Ayoubani.

Enfin, celle-ci s'arrêta au moment où le garde étendait amoureusement les bras pour la recevoir. Elle évita cette dangereuse guirlande qui déjà l'enserrait, et repoussant la poitrine du jeune homme qui l'avait pressée sur son coeur, elle alla s'asseoir essoufflée, riante, sur les coussins.