—En avant! rugit Crillon, dont l'épée de flamme électrise toute la troupe française.
A sa voix, sous ses ordres, chacun se précipite. Les maisons sont enfoncées, déjà elles brûlent; les Espagnols écrasés, égorgés, battent la chamade; mais Crillon fait la sourde oreille. Le carnage continue, les morts s'entassent, l'écharpe rouge d'Espagne disparaît sous les flots de sang. En vain quelques fuyards essayent-ils de gagner la campagne, on les rattrape, on les assomme sans pitié. Et Crillon se contente de dire à ceux qui demandent quartier:
—A votre sortie de Paris, le roi vous avait pardonné, vous avait renvoyés en vous enjoignant de n'y plus revenir, et vous êtes revenus: c'est votre faute!
Quand tout est fini, quand il ne reste plus debout que des Français, ceux-ci, bien que glorieux de leur victoire, regardent avec inquiétude le chevalier, qui attend du haut de son cheval que le silence et l'ordre se soient rétablis. Crillon est satisfait, la journée a été bonne, plus un Espagnol et trente ligueurs de moins.
—Eh bien! ligueurs, dit-il, savez-vous ce que vous venez de faire? Vous avez signé votre paix avec le vrai roi. Vous en aviez un faux hier. C'était un fantôme envoyé par ces traîtres Espagnols, et vous fûtes assez sots, assez mauvais Français pour le servir. Vous vous demandez ce qu'il est devenu. Il s'est rendu au vrai roi de France, et ce matin avant le jour, il a quitté votre camp; il est sur la route de Paris pour aller faire sa soumission à notre maître.
Un silence de désespoir et d'effroi régnait dans la foule qui se sentait à la merci de cet audacieux vainqueur. Quant à Crillon, tranquille comme s'il avait eu derrière lui cent mille hommes:
—Que craignez-vous? ajouta-t-il. Je vous déclare libres. Partez dans vos foyers si vous en avez le désir; je vous engage ma foi que nulle poursuite ne sera faite. Mais, direz-vous, que devenir? voilà bien des carrières finies. Faites mieux: revenez avec moi à Paris. Vous vous êtes comportés en braves et vous serez traités comme tels. S'il vous faut de l'argent, vous en aurez; de l'avancement, je vous en promets: cela vaut mieux, je crois, que la réputation d'assassins, de traîtres et la misère. Votre chef vous a abandonnés, l'Espagnol vous dupait, un vrai Français vous appelle. Suivez Crillon harnibieu! vous savez ce que vaut sa parole.
On vit les têtes s'agiter confusément, se consulter par des regards prompts et avides. Puis comme si une même pensée eût jailli soudain de ces mille cerveaux:
—Plus d'Espagnols! vive la France! s'écrièrent-ils;
—Et vive le roi! ajouta Crillon, sinon il n'y a rien de fait.