Crillon fronça ses noirs sourcils.

—Vous avez une manie, dit-il, la connaissez-vous? On ne se connaît pas ordinairement soi-même. Je veux bien vous présenter le miroir. Vous avez la manie de la générosité. Vous me faites l'effet du pieux Énéas de Virgile. C'est un héros de votre connaissance, mon ami: chaque fois qu'il donnait un coup d'épée, il pleurait, et pourtant il en a donné beaucoup. J'ai toujours trouvé ce héros souverainement ridicule et maussade. L'incendie de Troie et la joie d'avoir perdu sa femme lui avaient sans doute brouillé la cervelle; mais vous, Espérance, je ne vous connais pas de semblables motifs. Guérissez-vous de la générosité.

Espérance devenait d'autant plus sérieux que le chevalier perdait plus de minutes en railleries.

—Monsieur, interrompit-il, je ne vous ai jamais rien demandé, bien que votre bonté m'ait souvent offert des grâces de toute espèce. Aujourd'hui je demande, me refuserez-vous? D'ailleurs, il ne s'agit pas de moi seul, vous êtes engagé à faire ce que je réclame.

—Engagé! moi!

—Rappelez-vous à Reims, lorsque touché de la douceur et de la générosité du malheureux, celui-là aussi a la manie de la générosité, vous lui avez dit ces mots qui me sont encore présents: Peut-être ferai-je mieux pour vous, si vous êtes sage. Il a été bien sage, l'infortuné.

—Certes, j'ai dit cela, dit Crillon embarrassé, mais….

—Vous l'avez dit, il faut le faire, répliqua Espérance avec une douce fermeté.

—Data! jeune homme, tu me donnes des leçons, je crois.

—Non, monsieur, je vous rafraîchis la mémoire.