Le terrain baigné par ce nouveau Jourdain et par d’autres cours d’eau produit d’excellents pâturages. Au printemps, l’herbe y pousse en abondance avec une extrême rapidité. La même vallée produit aussi des légumes et des céréales de toute nature : le pommier, le pêcher y prospèrent à merveille, la vigne y a été récemment introduite, et on commence à y élever des manufactures de sucre et de betterave.

Le climat de cette terre fertile est pourtant assez rigoureux. En hiver, une couche épaisse de glace couvre parfois la campagne ; en été, de longues sécheresses obligent les cultivateurs à de pénibles travaux d’irrigation. Certaines années, et malgré les plus actives précautions, tout s’étiole et tout dépérit.

Ce qui manque surtout aux Mormons de la cité du Lac-Salé, c’est le bois ; près de la ville, on n’y trouve guère que des cotonniers. A plusieurs lieues de distance, il est vrai, dans les montagnes, s’élèvent de vastes forêts de cèdres, de pins, d’érables ; mais il en coûte fort cher pour les faire abattre et les transporter par de mauvais chemins. Aussi ne voit-on guère de maisons bâties en bois, comme les nouveaux villages des Etats-Unis ; presque toutes sont construites en adobes, c’est-à-dire en briques cuites au soleil.

Jusqu’à présent, les routes qui rejoignent les diverses habitations de la vallée ont été fort négligées et sont presque impraticables dans les temps de pluie ou de dégel. Des ponts en bois traversent les rivières, quelques canaux ont été commencés par un travail de corvées, et l’on songe à creuser le Jourdain pour le rendre navigable jusqu’au lac Utah. On a trouvé de l’or à certains endroits de la vallée, mais en trop petite quantité pour qu’il fasse naître chez les Mormons la fièvre californienne. Mais ce qui vaut mieux pour cette colonie naissante, c’est une mine de salpêtre et d’alun, une nappe de sel, qui s’étend sur les bords du Lac, à une profondeur de plusieurs pouces, étincelante comme la neige, et facile à enlever comme le sable.

Le climat de cette contrée est du reste généralement assez sain, désagréable seulement en été, à cause des sécheresses continues ; mais il est parfois si rigoureux en hiver que, pendant plusieurs mois, la neige interrompt toutes les communications avec les Etats de l’Est et la haute Californie. En résumé, l’Utah n’est pas un pays aussi séduisant que la plupart des autres contrées du vaste continent américain. Mais après la persécution qui les a poursuivis dans leurs trois premières stations, les Mormons auraient difficilement trouvé un plus sûr et un meilleur refuge que ce territoire, situé comme une île, au milieu d’une région inhabitée, et défendu par une chaîne de montagnes qui lui fait une barrière plus difficile à franchir que l’Océan.

La ville du Lac-Salé s’élève autour d’un bourrelet montagneux dominé par le pic de l’Enseigne. Le terrain qui lui a été assigné a une étendue de quatre milles carrés, divisés par quatre squares de dix acres, sur lesquels sont tracés des rues à angle droit. Chaque square se subdivise en huit lots. Primitivement il n’y avait qu’une maison par lot ; le reste du lot était en culture. Mais déjà, sur plusieurs points les champs et les jardins ont disparu ; déjà on voit des rues où les maisons se touchent, comme dans les cités les plus populeuses. Les fondateurs de cette nouvelle Jérusalem ont, dans leur idée de magnificence, donné à ces rues une largeur de cent soixante pieds. Point de pavés encore et point de trottoirs, mais deux lignes de jeunes arbres, d’érables ou de cotonniers, qui, dans quelques années, formeront de fraîches avenues, semblables à celles qui ombragent plusieurs grandes villes américaines.

Le style d’architecture de ces maisons est d’une simplicité toute primitive. Quelques-unes ont deux étages, la plupart n’en ont qu’un. Celle de Brigham Young, le prophète de la communauté, se distingue de toutes les autres par ses vastes dimensions, sa façade blanchie, et ses persiennes vertes. L’apôtre de la polygamie vient d’y joindre un large bâtiment construit dans toute la splendeur du style gothique. Ce pompeux édifice est destiné à renfermer les femmes spirituelles et les autres, c’est-à-dire toute la crédule corporation féminine dont se compose son harem. Près de là est un autre bâtiment réservé pour les fêtes, les représentations théâtrales et les séances du Conseil. De trois côtés la ville est défendue par un rempart en terre, de dix à douze pieds d’élévation, garni çà et là de quelques bastions, et coupé de distance en distance par des poternes. C’est une œuvre parfaitement inutile, l’agile Indien escaladerait facilement un tel boulevard. Jusqu’à présent la sainte cité des Mormons ressemble plutôt à un grand village qu’à une ville. Telle qu’elle est, pourtant, elle a servi de modèle aux autres communautés de colons réunis dans les divers districts de l’Utah. Toute cette population, plus agricole que commerciale, a sacrifié l’idée d’agglomération et le principe de défense à l’agrément de disperser ses habitations sur un large espace. Formée peu à peu par des immigrations successives, elle est composée d’éléments très-hétérogènes. On y compte des Américains, investis de différentes fonctions par le gouvernement de Washington, des Ecossais, des gens du pays de Galle, qui ont une colonie distincte dans une vallée voisine, des Allemands, des Danois, des Piémontais et des Français.

Les Américains, surtout ceux des frontières occidentales des Etats-Unis, quoique formant moins du tiers de la population, ont le monopole du pouvoir. Ils sont presque tous polygames et d’une ferveur ardente pour leur doctrine. Le grand apôtre Kimball n’a que dix-huit ou vingt femmes. Sa résidence est celle d’un prince ; sur le frontispice est sculpté un lion endormi. Ce palais, nous assure-t-on, a coûté 30,000 livres sterling (750,000 francs). Au bout du palais est un observatoire surmonté du symbole de l’industrie des Mormons, une ruche.

Les Mormons aiment beaucoup la danse. Brigham lui-même ne dédaigne pas les mystères de Terpsychore. Ils préfèrent les cotillons et les gigues aux danses plus modernes, parce que dans ces dernières les danseuses sont trop rapprochées des cavaliers, étrange scrupule dans une société où les mœurs ne sont rien moins qu’édifiantes.

Pendant notre séjour chez les Mormons, ils se préparaient à célébrer, le 24 juillet, le onzième anniversaire de leur établissement dans l’Utah. L’année précédente, cette célébration avait lieu à vingt-deux milles de la cité, par une fête à laquelle plus de trois mille Mormons prenaient part. Tout-à-coup arrive la nouvelle que le Gouvernement fédéral envoie une armée contre les Saints. Grand effroi dans l’assemblée. Mais bientôt Brigham Young se lève et prend la parole. Dans un discours énergique, il déclare que tout lien est désormais rompu entre l’Utah et les Etats-Unis. Des bravos frénétiques lui répondent, et la rébellion est consommée.