Les Mormons semblaient croire que le moment était venu pour une lutte acharnée, et les conseils de leur chef étaient bien faits pour les exciter à des actes de violence, sous prétexte de défendre leurs foyers contre un gouvernement qui a résolu leur extinction. Un plan de résistance était tout préparé par Brigham Young, et ses adhérents étaient prêts à l’aider dans ses projets. Les appels faits publiquement à leur fanatisme étaient si adroitement donnés, qu’on ne peut s’étonner de l’impression qu’ils font sur les élus, dont ils exploitent habilement les intérêts, les passions et les croyances religieuses.
Brigham Young a une influence merveilleuse sur ce peuple, qui sait combien il est dangereux de lui désobéir. Tout Mormon en Utah, qu’il veuille ou non rejeter l’autorité de cet homme, est forcé de s’y soumettre. Il commande à des milliers de sujets qui ne marchent que par ses ordres. Brigham ne prononce pas un seul discours sans recevoir les applaudissements de la multitude. Mais aussi, comme il sait que la faveur populaire est changeante, et qu’en un moment il peut être précipité du pouvoir, il a eu le soin de fortifier sa maison, pour la mettre à l’abri d’un coup de main.
Lors de notre passage chez les Mormons, ils étaient très-inquiets de la mauvaise apparence des récoltes, et bien qu’ils prétendissent avoir des approvisionnements pour trois années, le fourrage y était excessivement cher ; les chevaux de l’armée fédérale d’occupation ne pouvaient en consommer qu’une assez faible ration, et les Mormons faisaient beaucoup de difficultés pour en vendre.
Brigham Young a déjà pris de sages mesures pour implanter deux ou trois industries dans son petit royaume, mais l’occupation par les troupes des Etats-Unis, à la suite des derniers troubles, est venue déranger ses projets. Il a également essayé d’émettre du papier monnaie ; mais on n’a jamais eu beaucoup de confiance dans ces valeurs, et elles sont tombées jusqu’à zéro.
Rien n’est faux comme de croire que le communisme est la pierre angulaire de l’édifice social élevé par Brigham Young. La fortune est répartie chez les Mormons d’une manière très-inégale. En fait de bien-être, il n’y a pas de position tierce : d’un côté la richesse, de l’autre la pauvreté. Young et les évêques vivent dans une abondance et un luxe princiers, tandis que la majorité de leurs frères sont plongés dans la misère. — Les Mormons sont astreints à payer des sommes énormes, particulièrement pour l’église. Cet argent est administré par les prêtres, hors de toute surveillance. Brigham Young s’est réservé à lui seul la manutention de trois millions, qui constituent le fond destiné à favoriser l’émigration. Tous ses administrés savent que sa provision sur cette gérance de capitaux est des plus raisonnables.
Joseph Smith, le fondateur du Mormonisme, n’avait ni éloquence, ni élévation dans les idées, mais il possédait à un très-haut degré certaines qualités précieuses pour un fondateur de secte, une volonté ferme et beaucoup d’audace. C’est à ses appétits sensuels, à sa passion pour les femmes qu’on doit certainement l’introduction de la polygamie dans le Mormonisne ; elle est venue s’amalgamer ainsi sans ordre, sans lumières, avec l’anthropomorphisme, le baptême par immersion, la négation du péché originel, l’imposition des mains, l’établissement de la dîme, enfin tout ce qui constitue la religion de cette étrange agglomération. De plus, Smith portait au cœur la haine de tous les gens heureux, riches, haut placés. Il devait donc trouver beaucoup d’adhérents.
Smith employait, pour réussir, une foule de ces moyens qui, avec l’aide d’une adroite fantasmagorie, entraînent toujours les masses peu éclairées et amies du merveilleux. Il prétendait avoir le don des miracles ; il ressuscitait les morts ; et plus d’un vieux mormon entend encore retentir à ses oreilles ces mots sacramentels : « Levez-vous, et marchez ! » que l’apôtre adressait aux cadavres vivants, auxquels une pitoyable comédie donnait les apparences d’une résurrection. Smith, qui tout d’abord n’ignora pas que son église serait une église militante, se créa une milice guerrière, une sorte de garde du corps, qu’il appela la Compagnie des frères de Gédéon ; elle fut chargée de la garde des Tables d’Or, qu’il disait avoir trouvées, et où sa loi religieuse était écrite. Malgré ses précautions et ses prétoriens, Smith finit comme un empereur du Bas-Empire ; il fut assassiné.
Son successeur actuel, Brigham Young, n’est autre chose qu’un intrigant, mais adroit et rusé politique. Parti d’en bas pour monter assez haut, ses ennemis lui reprochent, avant son élévation, une existence passée tour-à-tour dans l’intrigue, le vol et la débauche. Brigham leur rend injure pour injure, et dans une de ses fureurs contre les Yankees, il a été jusqu’à excommunier le président des Etats-Unis.
Malgré tous ces vices originels, et les attaques dont ils ont été l’objet, il faut reconnaître dans les Mormons beaucoup d’énergie, une volonté ferme, et, chez la plupart d’entre eux, une foi vive dans leur avenir. Ils ont résisté vaillamment aux attaques dirigées contre eux, et n’ont cédé que devant la force. Repoussés d’abord dans l’Illinois, et ensuite de l’autre côté des Montagnes-Rocheuses, la puissance que donne le nombre leur a seule manqué pour tenir tête aux persécutions. Ces persécutions ont fait jusqu’alors leur force et leur union. Si le gouvernement des Etats Unis avait dédaigné de s’occuper d’eux, leur secte se fût éteinte dans le ridicule et dans l’oubli. Mais on les a traqués, poursuivis comme des sauvages, leur religion est devenue celle des malheureux, et, par un retour consolant des choses de ce monde, le sang répandu a jeté des germes féconds.
Cependant, on est presque fondé à assigner au mormonisme, tel qu’il existe actuellement, peu de chances de vie. La civilisation se rapproche rapidement des déserts qu’il a peuplés tout d’abord ; demain, peut-être, elle les envahira. Que deviendront alors les Mormons, isolés au milieu de populations hostiles, à moins qu’ils ne modifient ceux de leurs dogmes qui froissent le plus les Yankees, aujourd’hui les maîtres de la plus grande partie de l’Amérique du Nord ? La polygamie surtout élève une barrière presque insurmontable entre les deux peuples. Le respect pour la femme, exclusif par conséquent de toute idée polygame, est une des plus brillantes qualités de la jeune Amérique. Chez les Mormons, la polygamie rabaisse la femme et la rapproche de ce niveau d’infériorité que lui ont assigné les religions de l’Orient et les mœurs des sauvages.