Le 22 juillet, à midi, nous étions parvenus au point où la rivière de l’Ours fait un coude très-prononcé, et traverse deux fois le sentier dans l’espace de trois milles. Le cours d’eau forme ainsi un arc de cercle profond, dont la route serait la corde. Nous aperçûmes sur notre droite, et non loin du rideau verdoyant qui indiquait le cours de la rivière, une quinzaine de points noirs, que Hartwood nous assura être une troupe de bisons. En effet, à l’aide d’une excellente lunette de poche, nous distinguâmes bientôt seize de ces animaux, qui paissaient tranquillement le buffalo-grass. Ce gibier avait jusqu’alors échappé à nos recherches ; et, pour nous consoler de cet insuccès, nous faisions pleuvoir les plaisanteries sur Hartwood. M. de Cissey jurait bien haut que, revenu en Europe, il pourrait dire qu’il avait traversé en chasseur toute l’Amérique du Nord, sans avoir mangé une bosse de bison, ce qu’il considérerait comme le côté le plus original de son voyage. Mais il ajoutait que, dût-il aller conquérir ce morceau désiré dans la cuisine d’une tribu de Pieds-Noirs, il ne serait point dit qu’il viendrait jusqu’à San-Francisco sans avoir goûté ce mets américain. Nous avions toujours le cœur gros en nous rappelant ce magnifique troupeau auquel nous avions dû présenter les armes sur les bords de la Nébraska, sans pouvoir le saluer autrement que par un hurrah formidable.
Quelques jours plus tard, arrivés au fort Hall, nous apprîmes que cette prudence nous avait peut-être sauvé la vie, ou tout au moins écarté le danger d’un engagement avec une troupe nombreuse d’Outlaws indiens, sorte de brigands du désert, composée de l’écume de toutes les tribus du Far-West, qui, deux jours après, avait assassiné un parti d’émigrants. Mais revenons à nos bisons.
Notre excellent Canadien avait souri de nos plaisanteries, et nous ne doutions pas qu’il n’eût le plus vif désir de nous mettre aux prises avec ces animaux. Depuis deux jours, il interrogeait en vain la plaine pour y trouver l’objet de notre convoitise. Aussi, nos préparatifs d’attaque furent-ils faits rapidement. Nous laissâmes quatre hommes à la garde des charriots. Notre petit corps expéditionnaire fut divisé en deux troupes. L’une d’elles, et j’en faisais partie, ainsi que Hartwood et M. de Cissey, devait franchir la rivière au point où elle coupait pour la première fois notre route, faire un détour de quelques milles, et revenir ensuite sur le cours d’eau, tous les chasseurs espacés en demi-cercle, à une assez large distance les uns des autres, pour se rapprocher ensuite peu à peu.
L’autre troupe qui, avant d’agir, avait ordre d’attendre que notre mouvement tournant fût exécuté, devait, à un signal donné, rabattre sur nous les bisons. Au bout d’une heure, nous étions tous postés. Hartwood nous avait placés au centre, M. de Cissey et moi. Quant à lui, il avait gagné une des extrémités de l’arc de cercle. Nous avançâmes alors rapidement, sans crainte d’être aperçus des bisons, dont nous étions séparés par la rivière et le rideau d’arbres qui en couvrait les bords. William nous avait donné pour instructions de viser le gibier autant que possible au défaut de l’épaule ; car il est rare qu’une balle arrête court ces robustes animaux. On a vu même des bisons, atteints au cœur, courir encore pendant plusieurs centaines de mètres avant de rendre le dernier soupir. Un bison peut recevoir douze ou quinze balles dans les autres parties du corps, et, malgré une longue poursuite, échapper aux chasseurs. Dans ces sortes d’expéditions, les chasseurs et les Indiens, après le premier feu, rechargent leurs armes, au galop de leurs montures, en versant seulement la poudre et en glissant immédiatement par-dessus la balle mouillée de leur salive. Ils tiennent à cet effet sept ou huit balles toutes prêtes dans leur bouche. C’est le mode que suivirent ceux d’entre nous qui n’avaient pas de fusils à bascule.
Depuis plus d’un quart d’heure déjà, les cris et quelques coups de feu de nos rabatteurs nous avertissaient que leur mouvement était commencé ; quelques minutes de galop nous avaient portés à cinq cents mètres de la rivière, et nous attendions immobiles, à une portée de fusil les uns des autres, lorsque, tout-à-coup, la bordure de saules et de frênes s’entrouvrit de notre côté et nous laissa voir, arrivant sur nous à toute vitesse, d’abord deux bisons, puis quatre autres, et enfin la bande tout entière. L’eau ruisselait de leurs flancs. En quelques minutes ils furent sur notre ligne.
Un magnifique taureau se dirigeait sur l’espace resté libre entre moi et M. de Cissey. Piquant des deux, nous nous élançâmes à la fois sur lui ; il reçut à dix pas nos quatre coups de feu : il fléchit et s’agenouilla ; mais, se relevant bientôt, il chargea mon compagnon en poussant un mugissement effroyable. M. de Cissey, excellent cavalier, voulut l’éviter en enlevant son cheval par un saut de côté, lorsque tout-à-coup les jambes de derrière du coursier s’enfoncèrent dans le sol, et cheval et cavalier se trouvèrent sur le flanc.
M. de Cissey avait été heureusement jeté du côté opposé à celui par lequel arrivait l’animal furieux, qui, exerçant sa rage sur le cheval, lui déchira le flanc de deux coups de ses cornes courtes, mais acérées. M. de Cissey, avec le sang-froid d’un Gaulois chassant l’auroch dans les forêts de la vieille Europe, se dégagea lestement, et, d’un coup de revolver à l’épaule, acheva l’animal, qui s’affaissa lourdement sur le pauvre cheval, à moitié privé de vie. Une cache où des chasseurs avaient déposé des trappes à castor était la cause de cet accident.
Le cheval de M. de Cissey, excellent animal, étalon mustang, d’un noir de jais, à l’œil intelligent et plein de feu, qu’il montait depuis notre départ de Jefferson-City, outre les graves blessures que lui avait faites le bison, s’était brisé la cuisse gauche. Nous fûmes contraints de l’achever sur place : un coup de pistolet dans l’oreille termina ses souffrances. Pauvre Black-Devil ! Tout-à-l’heure encore si brillant, et pourtant si docile, il allait maintenant servir de pâture aux ours et aux coyotes.
Lorsque nous retournâmes au camp, je surpris des larmes dans les yeux de M. de Cissey. Au désert, pour le voyageur et le chasseur, le cheval, c’est souvent un compagnon fidèle, un ami, parfois c’est la vie.
Pendant que s’accomplissait ce rapide épisode, nos compagnons ne restaient pas inactifs. Les coups de feu pétillaient autour de nous. Je vis Hartwood, chargé par un bison blessé, l’attendre de pied ferme, jusqu’à ce que l’animal fût à cinq pas de lui, et, à ce moment, enlever son cheval par un bond de côté qui eût fait le plus grand honneur à un picador espagnol ou à un gaucho. En même temps, il lui envoyait entre la bosse et la nuque un coup de carabine qui le rendit fou de douleur. Le bison se précipita dans la rivière, qu’il teignit de son sang, et où bientôt il expira.