Sept bisons furent tués sur place. Trois autres, y compris celui qui périt dans la rivière, allèrent tomber à quelque distance du lieu de l’action. Le reste s’échappa, plus ou moins grièvement blessé.
La curée fut faite rapidement ; nous primes seulement la peau et la bosse de chaque animal. Nous regagnâmes ensuite le campement du soir. Quelques heures après, deux bosses de bisons rôtissaient devant un feu clair et vif, et nous fournissaient un succulent repas, que nous arrosâmes largement et gaîment en causant des incidents de notre chasse.
Le 24 juillet, nous arrivâmes au point où la route tourne brusquement à l’ouest, pour quitter l’Orégon et gagner les montagnes de la rivière Humboldt. Cette direction était opposée à celle que nous devions suivre pour arriver au fort Hall, situé au nord ; nous abandonnâmes la route tracée pour nous engager dans l’espace désert compris entre la rivière Lewis et l’extrémité nord de la chaîne Wasatch. Vers midi, nous entendîmes de nombreux coups de feu, et nous arrivâmes bientôt au campement d’une tribu d’Indiens-Serpents, située au fond d’une vallée. Tout le village paraissait en révolution. Les femmes poussaient des cris aigus et avaient revêtu leurs plus beaux atours. L’eau de feu circulait largement dans les wigwams. Cette tribu avait fait, quelques jours auparavant, au fort Hall, un échange de fourrures contre de l’eau-de-vie, des étoffes, de la poudre et des fusils. Cette opération commerciale était la cause des saturnales auxquelles les Indiens se livraient lors de notre arrivée. Parmi les femmes, quelques-unes n’étaient pas dépouillées de certains attraits ; leur visage aurait pu passer pour joli dans les établissements. Nous eu fîmes la remarque à Hartwood :
« Ces beautés, nous dit-il, ont encore aux yeux de nous autres coureurs du désert cette qualité de n’être point insensibles. Plus d’un trappeur a pour maîtresse, et quelquefois pour compagne fidèle, une fille ou une femme indienne. Moi-même, pendant le cours de mon existence aventureuse, j’ai noué et dénoué avec ces sauvages houris des liens que vous autres Français appelleriez charmants, mais qui, pour moi, étaient utiles avant tout, en me facilitant la connaissance des mœurs et des dialectes des Indiens, notions indispensables pour commercer facilement avec eux.
» J’ai obtenu chez les Sioux les faveurs d’une des plus jolies Peaux-Rouges qui aient jamais dormi sous un wigwam. Elle se nommait l’Oiseau-qui-Chante, et sa voix était aussi douce que celle du moqueur. J’ai toujours pensé qu’elle était fille d’un blanc et d’une Indienne. Elle avait en effet les traits d’une Européenne avec la peau cuivrée du sauvage.
» L’Oiseau-qui-Chante était la femme d’un grand chef.
» Elle était jusqu’alors restée stérile et son mari la battait toujours, parce qu’elle ne donnait pas de guerriers à la tribu, tandis que ses quatre autres femmes l’avaient rendu chacune père d’un fils dont on a dit depuis : c’est le sang d’un brave.
» La pauvre fille était honnie, conspuée par ses quatre rivales, fières de leur fécondité. C’était sur elle qu’incombaient les corvées les plus pénibles, les travaux les plus durs. Et pourtant elle restait toujours douce et bonne, sans haine contre ses bourreaux. Je la rencontrai pendant une saison de chasse, que je passai chez les Sioux. Cette misère supportée avec résignation me toucha le cœur au moins autant que les charmes de la pauvre délaissée. C’était près de moi qu’elle venait se consoler de ses mésaventures et de ses souffrances de chaque jour. J’ai vu bien souvent ses charmantes épaules et sa gorge arrondie porter les traces bleuâtres et parfois sanglantes de la brutalité de son mari.
» Au bout de quelque temps, le chef découvrit notre liaison. Il n’osa se venger sur moi parce que j’étais dans ce moment chez sa tribu le représentant de la compagnie américaine des fourrures, qui lui aurait fait payer ma mort. Mais il se dédommagea sur sa femme ; les coups et les injures plurent encore avec plus d’intensité sur la pauvre Oiseau-qui-Chante. Bientôt elle dut rester des journées entières enfermée dans son wigwam. Lorsqu’elle en sortait, elle était surveillée de près ou de loin par son tyran, ou une de ses femmes. Pour passer quelques minutes avec elle, je n’avais d’autre moyen que de me glisser la nuit tout armé dans sa tente, séparée seulement par une peau de bison de celle du chef.
» Je n’ignorais pas que ma vie courait alors un grand danger. Car si j’avais été tué dans une de ces excursions nocturnes, personne n’eût eu le droit de demander compte de mon sang au mari outragé, bien que les Indiens n’aient point à l’égard de leurs infortunes conjugales les mêmes susceptibilités que les blancs.