» Enfin, un jour, Oiseau-qui-Chante, à bout de forces, me proposa de fuir avec moi, et de quitter pour toujours la tribu :
— Ami, me dit-elle, Oiseau-qui-Chante a le courage de la panthère et les jambes du daim ; elle t’accompagnera dans la prairie elle sera toujours à tes côtés dans les fatigues comme dans le repos, la nuit comme le jour. Elle veillera pour toi au moment du danger ; elle te préparera ta nourriture. Quand ton bras sera fatigué, elle portera ta carabine. Oiseau-qui-Chante sera toujours heureuse et contente, si ton regard lui dit : C’est bien.
» En entendant ces douces paroles, des larmes me vinrent aux yeux. Un pareil attachement me remuait profondément malgré tous mes efforts pour me contenir. Oiseau-qui-Chante s’en aperçut.
— Mon ami accepte ! s’écria-t-elle en se précipitant vers moi, et en couvrant mes mains de baisers.
» Mais bientôt cette ivresse se changea en désespoir lorsque je lui fis comprendre que ce projet était irréalisable. La fin de mon séjour dans la tribu approchait. Je devais regagner Saint-Louis, où je séjournerais quelques mois. J’ignorais ensuite sur quelle partie du continent américain je dirigerais mes pas, et dans quel genre d’entreprise je me lancerais. La pauvre fille s’assit alors dans un coin de la tente, ramena sa robe sur ses yeux, et demeura ainsi deux jours sans prendre de nourriture, absorbée dans sa douleur.
» Quelque temps après, pour éviter une nouvelle effusion de larmes, ayant réglé mes affaires avec la tribu, je partis furtivement la nuit, comme un coupable, le cœur serré, emportant avec moi le regret des heures écoulées. Mais je n’ai point oublié Oiseau-qui-Chante, et plus d’une fois, seul au désert, j’ai revu dans le passé la douce figure de la pauvre indienne.
— Mais, dis-je à William, dans des liaisons de cette nature, les sens ont plus de part que le cœur. Permettez-moi donc de vous demander si, dans le cours de votre vie, les occupations qui l’ont remplie ont jamais laissé place à quelqu’une de ces affections sérieuses qui font le bonheur ou le malheur d’une existence tout entière.
— Oh ! oui, reprit Hartwood en pâlissant, et d’une voix émue. Il y a eu dans ma vie une grande catastrophe, un nuage qui l’assombrira jusqu’au dernier jour. Vingt années se sont écoulées depuis lors, et cependant tout est encore présent à mon souvenir comme si c’était hier. Ce drame, si je vous le raconte, vous paraîtra sorti de l’imagination de quelque conteur, et pourtant ces cheveux qui argentent mes tempes sont là pour attester la vérité. Ils ont blanchi en quelques heures ; c’est l’œuvre d’une nuit de douleur et d’angoisse.
Voici ce que le trappeur nous raconta :
— En 1838, j’étais venu me reposer à Saint-Louis d’un voyage dans l’Ouest. Je devais rester deux mois dans cette, ville où m’appelaient aussi quelques affaires d’intérêt. Je fis la connaissance d’un Mexicain nommé José Ibarra, qui habitait les établissements au nord du Nouveau-Mexique, à Taos, petite ville située à vingt-cinq lieues au nord de Santa-Fé, au pied de la Sierra-Moro, sur un des affluents du Rio-Grande-del-Norte. Cet homme, aux passions violentes et joueur effréné de monte, comme presque tous ses compatriotes, était au demeurant un assez bon garçon, lorsqu’on savait être assez prudent avec lui pour éviter une querelle. Gambusino de son état, il était venu à Saint-Louis dans le but d’enrôler pour une expédition sur la rivière Gila un certain nombre d’Américains, car il avait le bon sens de préférer la solidité et le courage de la race saxonne à l’énergie souvent de peu de durée particulière aux Mexicains.