On parlait, depuis quelque temps déjà, de la découverte de riches placers sur les bords de la Gila. Mais la plupart des expéditions organisées dans les établissements du Nouveau-Mexique avaient échoué devant les fatigues et les dangers de cette exploration. Ces trésors étaient étroitement gardés par les Navajoes et les Apaches, et souvent la soif et la faim se coalisaient avec les Indiens, ces redoutables ennemis des chercheurs d’or.
A cette époque j’avais déjà parcouru le Far-West depuis la rivière Kansas jusqu’à la Nouvelle-Bretagne, ainsi que les deux versants des Montagnes-Rocheuses. Mais la plus grande partie de l’Utah, l’Orégon, la Californie et surtout le Nouveau-Mexique, m’étaient complètement inconnus. Le désir de voir de nouvelles contrées, de courir de nouvelles aventures, et peut-être aussi de m’enrichir, me déterminèrent à faire partie de l’expédition de José Ibarra, qui ne me ménageait pas les séduisantes descriptions des merveilles de la terre de l’or.
Un mois après, nous partîmes pour Taos, en compagnie d’une vingtaine d’Américains. Nous y arrivâmes au bout de six semaines. Là, nous devions attendre pendant une quinzaine de jours environ que la portion mexicaine de l’expédition fût réunie. Nous nous installâmes assez commodément dans une auberge, qui devint le rendez-vous de tous ceux qui composaient notre troupe. Tous ces gens étaient plus riches d’espérances que d’argent, ce qui n’empêchait pas le maître de l’auberge de leur faire crédit, comptant pour être payé sur les profits de l’expédition.
Le second jour de notre arrivée, José me présenta à un de ses compatriotes, nommé Miguel Tula, qu’il appelait son associé. La figure dure et sombre de cet homme me déplut tout d’abord. Quoique petit et assez maigre, on me le présenta comme étant d’une force et d’une vigueur peu communes. Une profonde cicatrice, produite par la blessure d’un coup de couteau, lui sillonnait la joue gauche depuis le nez jusqu’à l’oreille, et j’ai vu depuis que, dans une querelle, il était toujours un des premiers à jouer du couteau.
Le lendemain, José me proposa de rendre visite à sa mère et à sa sœur, qui habitaient un petit rancho, situé à une demi-lieue de la ville. Je l’accompagnai volontiers, ne sachant comment tuer le temps en attendant le départ. Au bout de vingt-cinq minutes nous arrivâmes à l’entrée du rancho. C’était une petite construction en adobes, couverte en paille de maïs, et divisée en trois pièces. Les murailles étaient en mauvais état, et la toiture à jour dans plus d’un endroit. Derrière la maison s’étendait un petit jardin entouré d’une haie de cactus, et couvert en partie d’herbes sauvages et d’arbres à fruits, à l’exception de la portion la plus rapprochée de l’habitation, qui était cultivée et produisait des pastèques et des légumes.
Lorsque nous entrâmes, les deux femmes étaient occupées à fabriquer des tortillas en farine de maïs. Je fus frappé de la beauté de la jeune fille ; elle s’appelait Juana. Quoique ses traits soient pour toujours gravés dans mon cœur et dans mes yeux, je vous dirai seulement qu’elle était belle, mais belle comme le sont les femmes de son pays. Je n’avais jamais vu que les Indiennes ou les visages roses de nos jolies Canadiennes et Yankees. Je fus vivement impressionné par cet œil ardent et profond, par cette peau d’une blancheur mate qui faisait ressortir l’arc noir des sourcils et l’ébène de la chevelure.
Je m’aperçus bientôt que Miguel Tula produisait sur la jeune fille un effet désagréable. Miguel s’approcha d’elle familièrement, et lui prenant la main, voulut l’embrasser. Juana se jeta vivement en arrière, avec un mouvement de dégoût ; elle passa de suite dans la pièce voisine, après avoir échangé quelques paroles avec son frère. Cette retraite fut considérée par ce dernier et par Miguel comme une bouderie ou un caprice ; et José m’apprit qu’il avait autorisé son associé à faire la cour à sa sœur, dont ce dernier allait bientôt devenir l’époux.
Au bout d’un quart d’heure Juana reparut et vint partager notre repas. Il était facile de voir qu’elle avait pleuré. De tout cela je conclus que l’union projetée aurait lieu contre le gré de la jeune fille. Je l’examinai bien pendant quelques heures que je passai ce jour-là au rancho. Elle était bonne et douce, respectueuse envers sa mère, pleine de sollicitude pour son frère. José me dit qu’elle vivait retirée, et que jamais on ne la voyait paraître dans les parties de plaisir, tertullias ou fandangos, pour lesquels les Mexicaines montrent un goût si prononcé.
Le soir, en regagnant Taos, je sentis que mon cœur était pris, et que mon bonheur était lié désormais à cette jeune fille. Elle avait paru me savoir gré des prévenances et du respect que j’avais montrés pour elle pendant cette première visite. Le lendemain, pendant que José vaquait à ses affaires, ou jouait au monte, je revins au rancho, et j’y passai la plus grande partie de la journée. Deux jours après, José et son associé s’absentèrent pour une semaine.
Quand ils revinrent, j’avais fait à Juana l’aveu de mon amour, et j’étais certain qu’elle m’aimait.