J’appris alors que son frère l’avait fiancée contre son gré à Miguel ; qu’elle détestait cet homme, dont les vices ne lui inspiraient que du dégoût ; mais ce Miguel était un habile chercheur d’or, et José espérait se l’attacher pour longtemps en lui faisant épouser sa sœur.

Nous passâmes ainsi quelques nuits bien heureuses dans le petit jardin du rancho en parlant de notre amour. Dans nos rêveries de bonheur nous entrevoyions toute une existence à deux dans cette chaumière, et sous ces ombrages. Et cependant nous sentions que, persister dans ces projets, c’était amener une catastrophe inévitable ; car Miguel aimait Juana, et José n’abandonnerait pas facilement les espérances de fortune que cette union pouvait réaliser.

Un évènement inattendu précipita cette catastrophe. Dans la nuit qui précéda le retour de José et de son associé, la mère de Juana, déjà vieille et infirme, mourut en quelques heures. Quand j’entrai le matin au rancho, je trouvai la jeune fille qui pleurait auprès d’un cadavre. Deux heures après, Miguel et José arrivèrent. Ma présence parut les étonner ; par discrétion, je revins à Taos.

Dans la nuit je retournai à la chaumière ; j’entrai avec précaution par la haie du jardin, et je parvins sans bruit jusqu’à la fenêtre de la chambre de Juana. Elle était seule et m’attendait. José et Miguel dormaient dans la pièce voisine. Juana m’apprit que son frère lui avait annoncé qu’elle épouserait Miguel dans quelques jours, avant notre départ pour la rivière Gila, afin que le nom de son mari la protégeât du moins pendant notre absence, et qu’elle abandonnerait alors le rancho pour venir habiter la ville. Elle avait alors tout avoué à son frère. José était entré dans une violente colère, qu’avait bientôt partagée Miguel, et tous deux proféraient contre moi des menaces de mort.

En me faisant ce récit, la pauvre fille tremblait de tous ses membres, en proie à une fièvre violente causée par les émotions de la nuit et du jour précédent. Je la quittai pour rentrer à l’auberge. Le jour venu, je réglai mon compte avec l’hôtelier, je visitai mes armes et j’harnachai mon cheval, afin d’être prêt à tout évènement.

J’attendis tout le jour sans voir paraître José et son associé, retenus au rancho par l’enterrement de la vieille femme. Une heure avant le coucher du soleil les deux hommes entrèrent à l’auberge, et demandèrent à l’hôte si j’étais dans la maison. Sur sa réponse affirmative, je les entendis se diriger vers ma chambre. J’avoue qu’en ce moment le cœur me battait à rompre ma poitrine. J’avais cependant déjà couru bien des dangers, pris part à de terribles scènes de carnage. Mais cette fois il s’agissait de celle que j’aimais, de mon bonheur, de l’homme avec lequel j’avais vécu depuis plus de deux mois.

Lorsqu’ils entrèrent, je fis tous mes efforts pour être calme. J’étais en costume de voyage, mon bowie knife et mes pistolets au côté. Mes deux adversaires n’avaient pour armes, du moins en apparence, que leur couteau. José prit aussitôt la parole, et sans transition, il m’accusa d’avoir ensorcelé sa sœur, et manqué au devoir de l’hospitalité et de la confraternité qui me liait avec lui. Bien que ce reproche fût assez plaisant de la part d’un Mexicain, la circonstance était trop grave pour me donner à rire, je lui répondis tout simplement que j’aimais sa sœur, que j’étais certain de son affection pour moi, et que nous nous étions juré d’être l’un à l’autre.

Pendant que nous échangions ces paroles, Miguel Tula, qui paraissait se contenir à peine, et dont la main tourmentait le manche de son couteau, s’avança vers moi les dents serrées, en me demandant si je renonçais à mes prétentions sur Juana. Je répondis : Non ! d’une voix ferme. Miguel tirant alors son couteau, s’élança sur moi. Mais d’un bond je franchis la table près de laquelle je me tenais, et, avant qu’il pût me rejoindre, je lui fis sauter la cervelle. Au même instant José arrivait aussi sur moi, le couteau à la main ; je retournai lestement le pistolet, et, d’un coup de crosse, je l’envoyai rouler à l’autre bout de la chambre. En deux bonds, je fus à l’écurie, je sautai sur mon cheval, et quelques minutes après j’étais sur le chemin du rancho.

Les étoiles commençaient à s’allumer à la voûte céleste ; l’air était chargé du parfum des fleurs ; la brise du soir murmurait à tous les buissons. Mais la tempête et l’orage étaient dans mon cœur. Lorsque j’entrai dans la chambre de Juana, elle était couchée sur une natte ; je fus effrayé de sa pâleur. Je lui racontai la scène qui venait de se passer, la pauvre fille ne l’avait que trop prévue. Je l’engageai à fuir avec moi. J’avais alors un excellent cheval qui nous porterait tous les deux jusqu’aux premiers forts du Kansas, en admettant que je ne pusse pas m’en procurer un autre à Santa-Fé.

— Non, William, me répondit-elle, laissez-moi mourir ici, je serais peut-être plus tard pour vous un embarras et un remords. Ici la fièvre et le chagrin me tueront assez vite pour que je ne souffre pas longtemps. Regagnez les Etats-Unis. Souvenez-vous seulement parfois de la pauvre Juana, qui vous aimait bien.