Je tirai alors de ma ceinture mon second pistolet encore chargé, je l’armai et dirigeant sur mon cœur l’extrémité du canon.
— Juana, lui dis-je, je vous jure par les cendres de ma mère que si vous refusez de me suivre et d’être ma femme, je me tue à l’instant.
Mon air froid et déterminé, en prononçant ces mots, firent comprendre à Juana que j’étais homme à faire ce que je disais. Elle se leva faible et chancelante :
— Je suis prête, William, me dit-elle.
Il n’y avait pas de temps à perdre, je sautai sur mon cheval, la pris en croupe, et nous partîmes.
Je me dirigeai vers le Sud pour gagner Santa-Fé, tourner ensuite l’extrémité sud de la Sierra-Moro et rejoindre la route du Kansas. Il eût été plus court de traverser la Sierra, où il existait peut-être quelque col praticable pour les cavaliers ; mais ne connaissant pas le pays je n’osais m’y aventurer.
La nuit était obscure ; on eût dit que mon vaillant cheval comprenait que j’emportais tout ce que j’avais de plus précieux au monde, tant il galopait avec ardeur. Les deux bras de Juana m’entouraient la taille, et je les sentais frissonner sous l’étreinte de la fièvre, tandis que le feu qui brûlait ma compagne arrivait jusqu’à moi à travers ses vêtements et les miens. Quatre ou cinq fois par heure, je m’arrêtais pour laisser souffler mon cheval et donner à Juana quelques gouttes de l’eau contenue dans ma gourde, que je remplissais aux rares et maigres ruisseaux que nous traversions.
Le lendemain, avant midi, nous arrivâmes à une lieue de Santa-Fé. Je déposai ma compagne dans un rancho abandonné, et remontant à cheval je galopai vers la ville. Quelques heures après j’en revins, amenant avec moi un cheval tout harnaché, que j’avais acheté. Mais la pauvre fille était si faible que je dus presque la porter sur sa selle. Nous partîmes au coucher du soleil, emportant quelques provisions achetées aussi à la ville.
Le lendemain, vers la nuit, nous galopions sur la route du Kansas. Mais Juana s’affaiblissait de plus en plus sous la fièvre ardente qui la minait. Elle avait de fréquents évanouissements, et serait tombée vingt fois si je ne l’eusse attachée solidement sur sa selle, tandis que je conduisais moi-même son cheval. Nous étions arrivés à l’endroit où le sentier traverse la rivière Moro, à quelques lieues du fort Union ; la chaleur était suffoquante, et un orage, aux éclairs silencieux pour nous, allumait dans le lointain les sommets de la Sierra, lorsque Juana, qui, depuis quelques heures parlait avec peine, me fit signe d’arrêter. Sautant alors en bas de mon cheval, je la pris dans mes bras, et la déposai à quelques pas sur l’herbe qui croissait au pied d’un cotonnier, non loin du bord de la rivière.
A genoux auprès d’elle, je voyais à travers mes larmes sa figure amaigrie, et ses yeux qui semblaient briller d’un feu intérieur. Dans un moment où je me penchais pour entendre ses paroles, elle passa un de ses bas autour de mon cou, et attirant doucement mon visage près de ses lèvres :