— William, me dit-elle, je sens que je meurs, et je meurs presque heureuse, puisque tu m’aimes. Si Dieu eût voulu que je vécusse, ma vie eût été consacrée à ton bonheur. Que sa volonté soit faite. Allons, ami, du courage ! Le missionnaire français qui, il y a trois jours, priait sur ma mère, m’a dit que nous serions un jour tous réunis dans le ciel. Adieu, ami ; plutôt, au revoir.
Je n’entendais presque plus sa voix. Je collai mes lèvres aux siennes ; j’étais fou ! on eût dit que je voulais souffler la vie dans ce corps d’où la vie s’échappait. Tout-à-coup le bras qui pressait mon cou s’amollit. Je sentis un frisson suprême courir dans tout ce corps charmant. Un léger souffle vint errer de ses lèvres aux miennes. Tout était fini ! j’étais seul avec un cadavre.
En ce moment, l’orage qui grondait depuis quelques heures sur la Sierra s’étendait au-dessus de la plaine. Je passai toute la nuit dans un anéantissement profond, les mains de Juana dans les miennes, et sentant la chaleur quitter peu à peu le cadavre. Quand le soleil parut, je pris mon couteau, et je creusai la fosse où allait s’engloutir le plus grand bonheur de ma vie. J’y déposai ma bien-aimée, sa tête fut la dernière partie du corps que je couvris de terre. Je ne pouvais me décider à jeter entre elle et moi ce voile éternel et suprême.
Quand j’eus fini cette horrible tâche, je sautai sur mon cheval, et saisi de vertige je m’élançai sans tourner la tête dans la direction du nord. Je ne sais pas combien de temps je courus ainsi. Je me souviens seulement que tout-à-coup un nuage passa devant mes yeux, et je sentis les rênes échapper de mes mains, tandis que je tombais lourdement à terre.
Quand je revins à moi, j’étais entouré d’Indiens Arapahoes. Je prononçais des mots sans suite. Ils pensèrent que le Grand-Esprit m’avait visité ; ils me placèrent sur mon cheval et me conduisirent à leur village, éloigné de douze ou quinze milles. J’y restai deux jours sans prendre de nourriture. Avec le calme mes idées revinrent ; ce fut pour pleurer encore. Puis je me souvins que j’étais homme et que je pleurais devant des Indiens. Je remontai à cheval et me rendis au fort Bents. Quelques semaines après j’étais de retour à Saint-Louis. Mes amis ne me reconnurent pas ; ils me prenaient pour mon père.
Je ne restai pas longtemps à Saint-Louis. J’avais besoin d’être seul avec mes souvenirs. Je partis pour l’Orégon, et souvent, au désert, j’ai pleuré des nuits entières en contemplant les étoiles, qui semblaient se pencher vers moi pour me parler d’elle.
Depuis ce temps, je n’ai plus aimé ; la vue d’une femme jeune et belle me fait tressaillir, et je me détourne des gens heureux.
Le 26 juillet, vers le soir, nous arrivâmes au fort Hall, situé sur la rivière Lewis. Nous y trouvâmes plusieurs partis d’émigrants ou de trappeurs. Les uns revenant de la Californie ou de l’Etat de Washington, les autres se dirigeant vers ces contrées.
Au nombre de ces derniers se trouvaient une jeune dame américaine et son mari, se rendant en compagnie d’une dizaine d’hommes à Olympia, dans le Washington. Elle se nommait mistress Harriet Pewel. Partie de Trenton, dans le New-Jersey, elle faisait la route à cheval depuis Jefferson-City. Bien qu’elle parût d’une organisation délicate, elle supportait vaillamment les fatigues du voyage. Un seul charriot accompagnait Mme Pewel et son mari. Un de leurs compagnons nous assura que cette intrépide amazone ne profitait que bien rarement pendant le jour du petit lit de repos que la voiture renfermait. Quoique portant un costume dont la forme se rapprochait de celui d’un homme, mistress Pewel chevauchait sur une selle d’amazone. Elle était vêtue d’un justaucorps et d’un large pantalon en velours vert écru ; des guêtres de daim dessinaient sa jambe élégante et fine, des bottines en cuir, un chapeau en poil de vigogne complétaient son costume. A la voir ainsi légère et rieuse on l’eût prise pour un jeune homme de quinze ou seize ans, si de beaux et longs cheveux châtains descendant sur le col, soutenus par une résille, n’eussent révélé son sexe. Elle portait un léger fusil à bascule et une cartouchière en cuir verni dont la ceinture serrait sa taille élancée.