M. Pewel et sa charmante femme nous apprirent que, deux jours après notre passage sur le territoire des Pawnees, une troupe d’émigrants composée de quarante-cinq hommes, six femmes et deux enfants avaient été attaqués à vingt lieues du fort Laramie, près de la rivière Horse, par une bande composée d’une centaine de brigands du désert. On retrouva sur le terrain les cadavres de dix-sept hommes et d’un enfant. Ces malheureux avaient été scalpés, les femmes et les hommes survivants emmenés prisonniers, les charriots pillés et incendiés.
La bande coupable de cet assassinat était composée de l’écume des tribus au sud de la Nébraska, telles que les Cheyennes, les Arapahoes. On croyait que des Apaches et des Navajoes, qui habitent les déserts au nord du nouveau Mexique et du Texas, faisaient partie de cette horde. On trouva en effet, sur le théâtre de la lutte, car les émigrants s’étaient défendus, les débris d’une lance Navajoes.
A la nouvelle de cette catastrophe, les tribus avoisinant le fort Laramie, firent connaître au directeur de cet établissement qu’elles niaient toute participation à cet évènement ; et elles se mettaient à sa disposition pour châtier ces brigands, aussi bien les ennemis des Peaux-Rouges que des blancs.
15 Août. — Nous avons atteint aujourd’hui le fort Walla-Walla, au confluent des deux branches sud et nord de la Columbia, et sur les limites des Etats d’Orégon et de Washington.
En quittant le fort Hall pour nous diriger sur le fort Boisé, nous traversâmes le territoire des Indiens Bounacks, immenses plaines arides et desséchées sillonnées seulement par de rares et maigres cours d’eau, affluents de la rivière Lewis. Ce n’est que cent cinquante lieues plus loin, en approchant du fort Boisé et de la rivière aux Malheurs, que la végétation reparaît avec une splendeur qui annonce déjà les chauds rivages de l’Océan pacifique.
Arrivés le 5 août au fort Boisé, nous aperçûmes dans un lointain horizon les sommets des Montagnes-Bleues. Ce fort est situé à quelques lieues du point où la rivière aux Malheurs se jette dans la branche Lewis. Depuis cet établissement, jusqu’à la profonde vallée par laquelle notre route traversait l’extrémité nord de la chaîne des Montagnes-Bleues, nous côtoyâmes pendant dix jours de magnifiques contrées couvertes d’épaisses forêts et de prairies luxuriantes qui nous rappelaient, avec des teintes plus chaudes, les plus belles prairies du Kansas.
Cette partie de notre voyage s’accomplit sans incidents remarquables, nous ne fûmes en aucune façon inquiétés par les Indiens, quoique les tribus de cette partie de l’Amérique fussent en hostilités continuelles avec les troupes fédérales ; mais elles ont reçu quelques vigoureuses leçons. Deux années auparavant, le colonel américain Kelly, et le détachement qu’il commandait, fut mis par les Indiens dans une position assez critique, si l’on en juge par la dépêche suivante, dont on nous montra la copie au fort Walla-Walla :
« Nous nous rendions de la rivière Do Shute à la vallée de Whitman, lorsque nous fûmes attaqués par quatre cents Indiens contre lesquels nous nous défendîmes tout le jour, en avançant de dix milles le long de la rivière Walla-Walla. A la nuit, le combat fut suspendu par la fuite des Indiens. Nous les avons délogés de toutes leurs positions derrière les broussailles, sur le bord du fleuve et sur les hauteurs avoisinantes. Le lendemain, le combat fut repris et tout le jour encore le harcèlement continua. Le soir, ils s’enfuirent comme ils avaient fait la veille. Pendant cette seconde journée leur nombre s’était beaucoup accru ; ils devaient excéder six cents. Au jour, des projectiles furent échangés de nouveau, et, je regrette de le dire, beaucoup de braves soldats tombèrent à mes côtés. Cependant les pertes des Indiens ont dû beaucoup dépasser les nôtres.
» Parmi les morts, je dois citer le chef de la vallée Walla-Walla, le célèbre Peu-Peu-Mox-Mox ; il avait été fait prisonnier, et comme il essayait de s’échapper pendant la bataille, on le tua, lui et quatre autres prisonniers qui avaient partagé la tentative de leur chef. Le jour qui suivit, nous nous attendions à une nouvelle attaque, et j’avoue qu’elle nous inquiétait, impuissants comme nous l’étions à continuer le combat. Nos munitions commençaient à s’épuiser, et nos chevaux à succomber à la fatigue. Les pauvres animaux étaient devenus si faibles, qu’il nous était impossible de charger les Indiens. Ceux-ci, montés sur des chevaux frais, nous eussent facilement échappé. Nous nous maintenons derrière une palissade assez forte que nous avons construite. Nos munitions seront épuisées dans deux jours, et, si nous ne recevons pas d’ici là des secours du fort Henriette, notre situation sera des plus critiques. Quant aux provisions de bouche, il nous en reste au plus pour trois jours. Envoyez-nous donc toutes choses ici promptement, je ne quitterai ce poste qu’à la dernière extrémité. » Le brave colonel fut heureusement secouru à temps, et les Indiens définitivement repoussés.
Les conditions dans lesquelles on fait la guerre contre les Indiens, à l’ouest de la Columbia, en deçà des cascades, dans les territoires de l’Orégon et de Washington, sont d’une nature à part. C’est une entreprise fort sérieuse. Elle présente des difficultés de terrain, d’accès, d’approvisionnement, dont les autres luttes avec les Indiens donnent à peine l’idée. Elle place en outre les troupes des Etats-Unis en face d’ennemis réellement redoutables par leur énergie, leur courage, leurs armes et la résolution bien prise de se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Les tribus indiennes de ces contrées ne sont cependant pas toutes disposées au combat, mais le plus grand nombre sont hostiles et ne seront réduites qu’avec de grandes difficultés.