Dans ces déserts, la marche des troupes est fort lente. Du fort Dalles à la jonction des deux bras de la rivière Snake, la distance à parcourir est d’environ deux cents milles. Quelques semaines auparavant, un détachement avait effectué ce trajet. Un officier, blessé pendant les premiers jours de l’expédition, et qui achevait de se rétablir au fort Walla-Walla, nous donna quelques détails sur la guerre dans ces contrées.

« Quel pays pour la poussière, nous disait-il. Elle est quelquefois si dense, qu’il est impossible de distinguer les objets à quelques pas. Les hommes sont contraints de marcher les uns près des autres, escortant les pièces d’artillerie ou les charriots, sous une chaleur étouffante, enveloppés d’une poussière impalpable, sous le rayonnement d’un soleil sans pitié, manquant d’eau, et ayant en perspective une marche de vingt-cinq milles par jour sur du sable, dans ces conditions. Vous pouvez concevoir l’idée des félicités dont jouissent ceux qui vont faire la guerre aux Siwaches du territoire de Washington. »

Le petit corps d’armée dont cet officier faisait partie était sur les bords de la rivière Snake, où il attendait des renforts. Aucun engagement sérieux n’avait encore eu lieu. Plusieurs fois, il s’était trouvé à portée des Shoshones, mais sans les inquiéter. L’ennemi contre lequel on devait surtout frapper se composait des tribus Spokans, Pelouse, Siwaches et leurs alliés. Un traité a été conclu avec les Nez-Percés. Ils ont fourni trente jeunes guerriers, qui marchent avec les troupes fédérales contre l’ennemi commun, et obéissent à des chefs renommés, Sported, Eagle et le capitaine John. Les Indiens portent l’uniforme des troupes d’infanterie, mesure jugée nécessaire pour les distinguer des autres Indiens. Ils sont fiers de porter ce costume, et c’est plaisir de voir combien un tel honneur les grandit à leurs propres yeux.

On considérait la saison déjà bien avancée pour commencer une campagne décisive cette année. Les Indiens ont pour tactique de laisser avancer l’ennemi, de mettre le feu aux herbes desséchées et de battre en retraite. Ils ne livrent de combat qu’autant qu’ils sont sûrs des avantages de la position. Ceux contre lesquels est dirigée l’expédition sont résolus à une lutte à outrance ; ils ont repoussé les ouvertures que leur a faites le général Clarke. Ce ne sont pas des ennemis à mépriser, et ils ne ressemblent en rien aux sauvages du Sud. Ils sont réellement braves, bien armés, pourvus de munitions de guerre, et bons tireurs. Ils sont au nombre de mille ou quinze cents guerriers. Ils combattent pour leurs pénates. Les troupes franchiront la rivière Snake, dans quelques jours. Les Indiens ont déclaré, dit-on, aux Fédéraux que, s’ils franchissaient ce nouveau Rubicon, aucun d’eux ne reverrait les Etats-Unis.

L’ensemble des forces qui doivent opérer contre ces Indiens est composé de six compagnies d’artillerie, sous le commandement du capitaine Keyes, et de six compagnies d’infanterie commandées par le major Grier et le capitaine Dent, en tout six cents hommes obéissant aux ordres du colonel Wright. En même temps que ce détachement doit agir dans la direction de Walla-Walla au fort Colville, le major Garnett, commandant une autre colonne, a mission de se porter sur la ligne de Simcoé à Colville, du côté de l’Est. Leurs mouvements sont combinés de manière qu’ils puissent se porter un mutuel appui, en pourchassant les Indiens dans tout l’est des Cascades. Du fort Simcoé, un détachement doit éclairer la voie qui conduit au fort Okanagan, direction que suivent les mineurs entre l’Orégon et les nouvelles mines du nord.

CHAPITRE VIII.

Le fort Walla-Walla. — Les Chimneys-Rocks. — L’Etat de Washington. — Topographie et productions. — Colonisation. — La Chaîne-Cascade. — De Portland à San-Francisco. — Une affaire d’honneur. — Les voleurs californiens. — Arrivée à San-Francisco.

Le fort Walla-Walla, situé au confluent des deux branches sud et nord de la Columbia et des rivières Yakima et Walla-Walla, est placé dans une magnifique position. D’un côté il domine les immenses plaines de l’Orégon, de l’autre les vastes plateaux de l’Etat de Washington.

Aux environs du fort, la nature est d’une admirable richesse, et surtout d’une originalité que je n’ai point rencontrée ailleurs en Amérique. La Columbia, fleuve large et profond, tantôt répand au loin ses ondes tranquilles, tantôt roule impétueuse à travers de gigantesques rochers. Nous restâmes six jours au fort, et tandis que nos compagnons s’occupaient de nivellements et de topographie, je fis, avec Hartwood et M. de Cissey, quelques excursions, notamment jusqu’aux Chimneys-Rocks. La plus curieuse de ces roches bizarres, qui dominent la Columbia, représente assez bien un pain de sucre, au sommet duquel se dresse un monolithe dont la forme hexagone assez régulière semblerait presque résulter du travail de l’homme, plutôt que d’un jeu de la nature. Mais la puissance humaine n’a jamais pu manier une semblable masse, qui, dans l’antiquité même, aurait défié les efforts des races Pélasgiques.

A partir du fort Walla-Walla, la rivière Columbia coule vers l’Océan pacifique ; monté sur l’un des sommets voisins des Chimneys-Rocks, j’apercevais devant moi le grand fleuve roulant ses eaux vers l’occident, au milieu de cette nature grandiose et sauvage, tandis que le mont Hood, le point le plus élevé de la chaîne Cascade, étincelait sous ses neiges éternelles.