L’Etat de Washington, dont j’ai visité seulement l’extrémité sud, le long du cours principal de la Columbia, est, avec le nouveau Mexique et l’Utah, le moins connu des territoires récemment annexés aux Etats-Unis. Lors de notre passage dans ces contrées, la découverte des riches mines de la rivière Frazer et de la Thompson-River, dans la Colombie anglaise, commençait à attirer l’attention sur cette partie du continent américain. Lorsque nous arrivâmes au fort Walla-Walla, avides d’avoir des nouvelles de France et du monde civilisé, nous demandâmes les journaux qu’apporte, chaque semaine, le courrier de Portland ; voici ce que disait une feuille de New-York, sur l’avenir et la topographie de ces contrées à peine connues en Europe :

« Puisque tous les regards sont tournés vers le nord, du côté des Nouvelles-Mines, le moment est favorable pour jeter, en passant, un coup-d’œil sur le territoire de Washington, appelé à figurer un jour parmi les Etats de l’Union. Nous avons dû nous occuper, tout d’abord, de fournir aux intéressés, soit directement, soit indirectement, les documents relatifs aux placers situés sur les possessions britanniques. En admettant que les prochaines nouvelles confirment le bruit répandu sur leur richesse, plusieurs chercheront à se rendre sur les lieux par la voie d’eau, en suivant la mer, le détroit du Puget et le golfe de Georgie, jusqu’au Bellingham-Bay ; d’autres préféreront peut-être la voie de terre, à partir de l’Orégon. Pour ceux-là et pour tous en général, quelques notions sur le territoire peu connu de Washington seront lues avec intérêt.

» Les ressources de ce territoire sont nombreuses. Il possède d’immenses forêts de cèdres, de sapins et de pins, qui s’élèvent à des hauteurs prodigieuses. Son sol est riche et capable de produire d’excellentes récoltes. Sa population est d’environ dix mille âmes. Olympia est la ville principale. Elle est assise à l’extrémité sud de Puget-Sound, à deux cent milles de l’Océan. Sa situation est admirable, et chaque jour voit s’accroître son importance. Elle possède plusieurs moulins à farine, des scieries mécaniques hydrauliques et à vapeur, et fait un grand commerce de bois de construction. Des établissements de quelque importance ont commencé à s’y former en 1844. Avant cette époque, toute cette partie du territoire était possédée par la Compagnie d’Hudson-Bay. Le voisinage des Indiens a été le principal obstacle à l’agglomération plus rapide de sa population. Des communications faciles existent entre cette place et Cathlamette, située à l’embouchure de la rivière Columbia.

» Puget-Sound est l’un des détroits les plus heureusement situés du monde. Il est coupé d’îles et de presqu’îles qui contournent dans toutes les directions, et créent de nombreux ports dont chacun aura un jour son importance. Sa largeur varie de six à quarante milles ; sa conformation révèle visiblement une origine volcanique. Plusieurs de ces îles offrent à l’agriculture les ressources d’une excellente terre végétale. Les eaux du détroit sont très-poissonneuses. On y trouve notamment en abondance, du saumon, de la morue, des huîtres, des clams, et une multitude d’autres coquillages.

» Steilacoom n’est encore qu’un village. Sa situation est pittoresque et des plus agréables. Il s’étend au pied d’une haute montagne, au-dessous d’Olympia. Il s’y est établi plusieurs usines qui prospèrent. Une compagnie y expédie des espars pour les îles Sandwich, pour San-Francisco, l’Australie et la Chine.

» Seattle se trouve à soixante milles environ, au-dessous du principal détroit. Tout près de là est une mine de charbon fort étendue. On y compte environ deux mille âmes. Cette petite ville possède des moulins, des magasins ; ses affaires sont en voie de progrès. Il faut citer encore les ports Orchard, Gamble et Ludlow. La douane est établie à Port-Townsend, ville éloignée d’environ cent milles de la capitale.

» Bellingham-Bay se distingue par de nombreux établissements. On y a établi un poste militaire. Un grand nombre de navires y prennent leur chargement. On y exploite de très-importantes veines de charbon, dont la qualité commence à être appréciée à San-Francisco. Ses gisements sont considérés comme inépuisables.

» L’île de Vancouver est séparée par le golfe de Géorgie de l’île San-Juan. Le droit à sa possession est l’objet d’une contestation entre les gouvernements anglais et américain. Elle est à cent soixante milles environ d’Olympia. Sa longueur est de quatre-vingt-dix milles, sa largeur de quatre-vingts milles. Une grande partie de ses terres est naturellement propre à la culture. Victoria en est le point habité le plus important. C’est aussi le centre des opérations de la compagnie d’Hudson-Bay. Sa population est de deux mille âmes. De cette ville s’expédient tous les ans, pour l’Angleterre, des fourrures pour une valeur qui dépasse un million de dollars.

» Il ne peut pas être douteux qu’avant peu d’années l’émigration envahira ce territoire réellement remarquable. Son climat est pur et salubre. Les terres y sont encore sans valeur, mais d’une qualité qui les fera certainement rechercher, et elles obtiendront un bon prix à mesure que la population s’y accroîtra. »

2 Octobre. — Nous sommes depuis hier à San-Francisco, en pleine civilisation californienne. Nous étions partis à une trentaine de Jefferson-City : huit d’entre nous arrivent seulement dans la capitale de la Californie. Depuis le Lac-Salé, nous avons semé nos compagnons sur la route : sept d’entre eux sont restés dans la cité des Mormons, où ils vont goûter les loisirs qu’Adam Smith a fait à ses élus ; cinq autres ont gagné les Montagnes-Bleues, dans l’Orégon, où ils s’établiront pour une saison de chasse. Le reste nous a quitté à Portland, à Salem, à Marysville, à Sacramento. Nous nous sommes presque toujours séparés à regret ; sans espérance de nous rencontrer jamais. Le hasard nous avait réunis sur le vaste continent américain ; nous avions dormi sous les mêmes étoiles, couru les mêmes dangers, c’était assez pour former entre nous ces liens dont on ne connaît la force que lorsqu’on les brise.