Il était temps que nous arrivassions. Nos pauvres chevaux succombent à la fatigue. Nos vêtements de peau sont usés et durcis par le soleil, l’air, la pluie, la chaleur ou le froid. Quant à moi, cette nourriture presque exclusivement composée de viandes, à laquelle nous sommes astreints depuis quatre mois, m’a causé un échauffement du sang, qui se traduit par des démangeaisons insupportables sur la surface du corps. Je me reposerai, pendant la saison d’hiver, en visitant San-Francisco et ses environs, et en prenant, si les requins me le permettent, quelques bains sur les tièdes plages du Pacifique.
Je reviens à notre départ du fort Walla-Walla.
Nous quittâmes cet établissement le 22 août, et nous marchâmes pendant six jours sur la rive droite de la Columbia, ayant devant nous les sommets neigeux de la Chaîne-Cascade, à notre droite le mont Adam, à notre gauche le mont Hood, le premier dans le Washington, le dernier dans l’Orégon. Le septième jour, nous atteignîmes les premiers contreforts de la chaîne, et nous entrâmes vers le soir à Cascade-City, la seule agglomération un peu importante, si l’on excepte la cité du grand Lac-Salé, que nous ayons rencontrée depuis notre départ de Jefferson.
Le lendemain, nous traversions la chaîne principale, en suivant la vallée de la Columbia. Dans ce parcours, le fleuve franchit plusieurs rapides, qui ont donné le nom de Cascades à ces montagnes. La route côtoie la chute principale, à une lieue de distance, et quoique éloignés nous entendions le mugissement des eaux, qui se précipitent à travers d’énormes rochers d’origine volcanique.
Dans cette vallée, la température était fort basse ; le 3 septembre, à midi, le thermomètre marquait seulement 9° centigrades au-dessus de zéro. A trois heures de l’après-midi, Hartwood m’apprit que nous descendions alors vers le Pacifique, dont nous n’étions plus éloignés que de vingt-cinq lieues environ. J’approchais donc enfin des rivages de cette mer, que j’appelais de mes vœux depuis quatre mois. Notre route, par certains endroits, était tellement déclive, que nous étions obligés de descendre de nos chevaux pour les soutenir, et d’enrayer les charriots. La végétation devenait plus abondante. Enfin, le soir, après avoir franchi un des détours du chemin, nous aperçûmes tout-à-coup les toits et les églises de Portland, qui étincelaient sous les rayons d’un admirable soleil couchant. Déjà la température était plus douce, l’air chaud et chargé de senteurs. On eût dit que nous venions de franchir la limite de deux mondes. Une heure après, nous entrions à Portland, et nous nous trouvions jetés tout-à-coup au milieu du mouvement et du tumulte d’une grande cité.
Nous séjournâmes vingt-quatre heures dans cette ville. Une journée et demie de marche nous conduisit ensuite à Salem, la ville capitale de l’Etat d’Orégon. Nous descendions alors droit au sud, nous dirigeant vers San-Francisco, par la belle vallée comprise entre le Pacifique et la côte ouest de la Chaîne-Cascade. Nous apercevions au pied des montagnes de magnifiques prairies, plus haut s’étalaient de sombres forêts, çà et là tachetées de neiges qui recouvrent ces hautes cimes que la superstition des Indiens a peuplées de mauvais esprits.
Le 10 septembre, nous aperçûmes les monts Langhlin et Pitt, les deux plus hauts pics au sud de la Chaîne-Cascade. Le 17, nous franchissions, dans la partie montagneuse, les limites de l’Etat de Californie, et nous descendions dans la vallée du Sacramento. Jamais peut-être, dans tout le cours de mon voyage, mes yeux n’avaient été frappés d’un spectacle plus grandiose.
Devant nous, presqu’à nos pieds, s’étendait la belle vallée de Sacramento, avec son soleil brillant, son ciel bleu foncé, ses brises chaudes et parfumées, ses magnifiques forêts, ses prairies toujours vertes. Derrière nous le mont Pitt et la Chaîne-Cascade ; à notre droite toute la partie de ces montagnes qui court vers le Pacifique ; à notre gauche, le mont Bashtl ; puis à l’horizon, à soixante lieues de distance, étincelaient les premières cimes de la Sierra-Nevada. Nous couchâmes à Yreka, bourgade située au pied des montagnes.
A mesure que nous approchions de San-Francisco, il était facile de reconnaître que nous foulions la terre de l’or. Une activité plus grande éclatait autour de nous ; à chaque instant nous rencontrions des voyageurs à pied ou à cheval, et de nombreux convois de mules ou de charriots. Les villes se multipliaient ; ce n’était plus le désert, avec ses horizons sans bornes, où l’on est seul avec la nature et Dieu. J’avais quitté la civilisation sur les bords de l’Atlantique, je la retrouvais jeune, emportée, ardente, sur les bords de l’Océan pacifique.
Le 26, nous entrâmes à Marysville. A quelque distance de la cité, nous aperçûmes sur notre gauche un rassemblement assez nombreux. Je me détachai de notre convoi, avec MM. Wyde et de Cissey, pour connaître quelle en était la cause. Nous apprîmes alors qu’une affaire d’honneur avait amené sur le terrain deux courtois terrassiers d’origine indienne, qui allaient vider leur différend les armes à la main, et selon les règles les plus rigoureuses du code du duel. Les deux champions avaient dédaigné l’usage du rifle à quarante pas. Le revolver à douze pas, avec facilité de marcher l’un sur l’autre et de tirer à volonté ne leur avait pas souri davantage. Se souvenant qu’ils appartenaient à une lignée de guerriers, ils donnaient la préférence à l’arc et aux flèches ; ce qui leur paraissait moins meurtrier. Ils étaient accompagnés de leurs témoins, bons amis de la bouteille.