Curieux d’assister à cette scène de mœurs, nous contemplâmes le combat du haut de notre selle. Les deux gentlemen échangèrent quelques flèches, et furent légèrement blessés. Les témoins déclarèrent alors satisfaites les exigences du point d’honneur et emmenèrent les adversaires au cabaret. Là, comme de vrais chevaliers, oubliant leur rancune après le combat, ils échangèrent de cordiales poignées de main, et cimentèrent leur réconciliation à l’aide d’un déjeûner convenablement arrosé de tafia.

Le 27, nous entrâmes à Sacramento-City. Quelque temps avant notre passage, les environs de Sacramento et de Marysville étaient exploités par une bande de brigands, dont le chef se nommait Tom Bell, et qui semaient dans cette contrée le vol et le meurtre. Tom Bell fut enfin pris et pendu. Le sherif Henson, du comté de Placer, dont je fis la connaissance à Sacramento, me donna les détails suivants sur cette capture, à laquelle il avait pris la part la plus active ; c’est là un des côtés les plus pittoresques de la vie du magistrat en Californie :

« Ayant reçu l’avis officiel que Tom Bell et une partie de sa bande étaient sur la route, dans le voisinage de Franklin-House, je formai un poste à Auburn et partis pour aller les arrêter. Il était tard lorsque la convocation eut lieu, et ce ne fut pas avant minuit que les volontaires arrivèrent au lieu indiqué. A cette heure, une partie de mes hommes s’approcha de Tom Bell, Ned-Conway, et un autre appelé Texas, près de Franklin-House, les reconnut et leur ordonna de se rendre. Les voleurs tirèrent leurs pistolets, mais le député sherif Moore, qui conduisait le détachement, les prévenant, fit feu, et atteignit Ned Conway, qu’il traversa d’une balle. Son cheval l’entraîna quelques pas plus loin dans les broussailles, et il tomba mort.

Bell et Texas ripostèrent au feu des assaillants, et une vingtaine de coups environ furent échangés ; l’un d’eux atteignit un des chevaux des hommes du sherif. Les voleurs se retirèrent alors avec rapidité sur la route. Accompagné du député sherif Bartlett, je me portai à leur rencontre ; nous étions tous deux armés de fusils à deux coups. Nous dirigeâmes alors nos armes vers les brigands ; mais nos deux premiers coups ratèrent ; nous visâmes alors une seconde fois, et nous vîmes Tom Bell et Texas tomber de leurs chevaux, après nos coups de feu, et se traîner dans les broussailles. Nous cherchâmes avec soin dans les environs, mais nous ne les découvrîmes point et on ne put s’emparer que des chevaux. Quelques jours après, Tom Bell fut fait prisonnier, et pendu le même jour, à cinq heures du soir. »

Le 1er octobre, nous tournâmes le Monte-Diabolo ; et San-Francisco, sa magnifique baie et ses mille vaisseaux apparurent à nos regards, tandis qu’au loin, la mer Pacifique roulait ses lames d’or.

CHAPITRE IX.

San-Francisco en 1859. — Un immeuble qui voyage. — Le gouverneur de la Californie. — Les Chinois à San-Francisco. — Le théâtre chinois. — Les Chinois et le jeu. — Un tripot clandestin.

San-Francisco possède un des plus magnifiques ports de l’univers ; sa baie est assez vaste pour contenir les flottes de guerre et les flottes marchandes du monde entier, et les abriter contre le vent et la tempête. Cette baie renferme des îles admirablement situées pour être fortifiées et défendues. Je fus frappé de l’aspect imposant de certaines rues, d’une longueur remarquable, garnies de magnifiques maisons et de vastes édifices. Les faubourgs sont formés de maisons de campagne entourées de beaux jardins. Mais ce qui me parut surtout extraordinaire, c’était, au milieu de son originalité, l’aspect vraiment européen de cette ville, née d’hier. Bibliothèques, théâtres, cafés-concerts, restaurants à l’instar de Paris, rien n’y manque ; et j’avoue que j’éprouvai une joyeuse surprise à la vue de cette enseigne :

AU PÈRE LATHUILE,
HOTEL ET RESTAURANT.

Il me semblait en la lisant, que j’étais plus près de la France ; elle me rappelait aussi des souvenirs de jeunesse, qui n’étaient pas sans charmes à trois mille lieues de la patrie.