Au mois de novembre 1858, San-Francisco comptait plus de 60,000 habitants. Quelques chiffres indiqueront la progression rapide de cette ville, appelée à devenir le centre du commerce et le point de transit le plus important sur le rivage de l’Océan pacifique.

En 1846, San-Francisco ne comptait que 200 habitants ; en 1849, ce nombre était plus que doublé. Quatre années plus tard, cette ville renfermait 50,000 âmes. Elle compte aujourd’hui douze feuilles politiques paraissant tous les jours et plusieurs journaux hebdomadaires. Les signes précurseurs de temps meilleurs et plus prospères, pour la Californie et San Francisco, deviennent plus évidents et plus certains de jour en jour. On peut constater ce fait avec une satisfaction d’autant plus vive, que l’amélioration dont on ressent déjà les heureux effets paraît devoir être sérieuse et durable. Elle ne repose pas sur des espérances ou des illusions, elle a sa raison d’être. L’émigration nombreuse qui vient tous les jours augmenter la population est une garantie de la réalisation de ces espérances.

Au printemps de 1853, et malgré les bénéfices obtenus aux mines, il y avait à San-Francisco plus de cinq cents maisons à louer. En 1858, l’emplacement de la ville était déjà trop restreint, et le nombre des maisons en bois, la cause de tant et de si désastreux incendies, devenait moins grand de jour en jour. Un journal californien a publié une assez plaisante anecdote, où il est prouvé que si des habitations de cette nature ont l’inconvénient de brûler facilement, elles offrent du moins l’avantage d’être déplacées au gré du propriétaire ; ce qui est une précieuse ressource, dans le cas de mauvais voisinage.

« Une maison en bois, élevée de deux étages, ayant trente pieds de façade sur soixante de profondeur, a été transportée du coin des rues Pacific et Drum, sur un lot vacant rue Pacific, avec tout son contenu, locataires, meubles, fournitures et approvisionnements. Cette maison est une sorte d’hôtel garni, tenu par un Allemand, nommé Georges Roeben, qui payait trois cent soixante-quinze dollars par mois pour la location du terrain, en vertu d’un bail fait en 1853. N’ayant pu obtenir la diminution qu’il demandait, et ayant trouvé pour soixante-cinq dollars un lot vacant rue Pacific, il s’est décidé à emporter sa construction. Mais il y avait une difficulté, c’était de nourrir et de loger ses soixante-dix ou quatre-vingts pensionnaires pendant le temps qu’exigerait le transport. Puis il y avait au rez-de-chaussée un débit de liqueurs qui chômerait pendant ce temps, ainsi que la boutique d’un marchand de cigares et l’établissement de blanchisseur d’un Chinois. Georges Roeben qui est, paraît-il, un homme entreprenant, ne s’est pas trouvé arrêté par ces obstacles, qui constituaient seuls la difficulté ; car enlever et transporter sa maison, c’était le moindre des embarras.

» Il a donc prévenu tous ses locataires que sa maison allait se mettre en marche, mais que cette promenade n’apporterait aucune interruption aux affaires de chacun : ses pensionnaires seraient logés et nourris, le marchand de liqueurs et le débitant de tabac continueraient à vendre, l’un ses petits verres, l’autre ses cigares, et John le Chinois blanchirait le linge de ses pratiques. Et, de fait, la maison s’est mise en marche sans qu’on ait enlevé un verre, une chaise. John a, chemin faisant, rendu ou reçu le linge qu’il avait à blanchir, les pratiques sont venues boire le petit verre ou acheter leurs cigares ; les locataires de Georges Roeben ont déjeûné, dîné, couché comme d’ordinaire ; les chambrières ont fait les lits, et le chef a continué à chauffer ses fourneaux. Ce singulier voyage a duré quatre jours. La distance était courte, deux squares seulement à franchir ; mais la prudence commandait d’aller lentement pour arriver sûrement ; aussi la maison n’a-t-elle parcouru qu’un demi-square par jour. L’opération a parfaitement réussi, et le succès a justifié la confiance de Georges Roeben et de ses locataires. »

Lors de mon passage à Washington, il m’avait été donné une lettre de recommandation, près de M. Weller, gouverneur de la Californie. Ma première visite fut pour lui, il m’accueillit avec la plus aimable bienveillance, et après avoir pris connaissance de la lettre d’introduction, il me fit de nombreuses questions sur mon voyage. Nous causâmes ensuite de la Californie et du rôle que San-Francisco est appelé à jouer sur les bords du Pacifique.

M. Weller, gentleman d’une distinction parfaite et d’un savoir remarquable, est, comme administrateur, le choix le plus heureux qu’ait pu faire la Californie, dont il connaît à fond les besoins et les intérêts. Tour à tour avocat, magistrat, membre du sénat, et enfin gouverneur de la Californie en 1858, M. Weller, jeune encore, car il n’est âgé que de quarante-neuf ans, offre le noble exemple d’une vie consacrée tout entière au service de son pays. C’est à lui que la Californie est redevable de la création des voies importantes qui la rapprochent maintenant des Etats-Unis, et de l’organisation du service postal par le continent. M. Weller est aussi un des plus ardents promoteurs du grand chemin de fer du Pacifique, qui doit relier les deux Océans.

Dans cette entrevue, M. Weller me fit voir les armes de l’Etat de Californie. Elles représentent la déesse Minerve, placée sur un trône, et couvrant du regard la baie de San-Francisco remplie de vaisseaux ; à l’horizon s’élèvent les cimes de la Sierra-Nevada, sur le premier plan sont gravés un mouton, des plantes et un mineur au travail, le tout surmonté d’une couronne d’étoiles entourant le mot : Eurêka, avec la légende : The great seal of the state of California. Le sceau de la ville de San-Francisco représente un phénix émergeant des eaux de la baie.

Lors de ma première promenade dans les rues de San-Francisco, je fus frappé du nombre des Chinois que je rencontrai. En effet, les rapaces et industrieux enfants de l’empire du Milieu ont été des premiers à émigrer vers la terre de l’or. Mais peu d’entre eux sont allés aux mines. Habiles à se ménager des profits plus certains, ils préfèrent rester dans les villes, et faire du commerce ou y exercer des métiers. Ils ont presque à San-Francisco le monopole de certaines industries.

Aujourd’hui que cette ville a revêtu l’apparence d’une cité européenne, elle a beaucoup perdu de son originalité, et j’aurais, malgré le long séjour que j’y ait fait, peu de choses à noter, s’il ne m’avait été donné d’y étudier les mœurs et les habitudes de la population chinoise.