Je visitai d’abord le théâtre chinois, appelé théâtre Adelphi, où une troupe d’une trentaine d’acteurs donnait en ce moment des représentations. A mon entrée dans la salle, la pièce était commencée et je fus tellement étourdi par l’infernale musique d’une foule d’instruments chinois et discordants, que je faillis me sauver au bout de quelques minutes. Mes oreilles s’habituèrent enfin à cet affreux charivari, et je pus suivre avec attention l’action qui se déroulait sur le théâtre. Le drame était tiré de l’histoire de la Chine. J’assistai au renversement d’une dynastie impériale et à l’intronisation d’un nouveau pouvoir. Les acteurs étaient magnifiquement vêtus de satin de soie, avec une profusion d’ornements et de broderies. Je pris pour des femmes quelques-uns des acteurs à la voix grêle et aux formes féminines. Mais un voisin obligeant m’avertit de mon erreur, en m’apprenant que les femmes ne sont pas admises sur la scène chinoise, et que leurs rôles sont remplis par des jeunes garçons. Mon interlocuteur ne put me dire cependant si on exigeait d’eux un sacrifice de même nature que celui auquel étaient astreints les sopranos de la chapelle Sixtine.

La plupart des maisons de jeu de San-Francisco sont assidument fréquentées par les Chinois ; et bien que la police n’y permette plus l’existence des tripots, les enfants du Céleste-Empire ne résistent point facilement au jeu, l’un des vices les plus inféodés dans leur nature. Quelques jours après ma visite au théâtre chinois, je lisais, en savourant dans un café un verre de soda-water, l’anecdote suivante :

« Le chef de police Burke poursuit chaudement les gamblers de toutes les nations. Il a fait avant-hier, dans l’après-midi, rue Dupont, entre Washington et Jackson, une descente dans une maison où il venait de voir un Chinois se faufiler subitement. En arrivant à la porte, M. Burke la trouvant fermée l’enfonça sans plus de cérémonie. Au bout d’un étroit passage, une seconde porte également fermée fut ouverte par le même procédé. Mais une troisième plus solide résista d’abord ; le chef de police s’aperçut qu’elle était moins solidement attachée par le haut que par le bas. Il se hissa avec les mains de l’autre côté du passage, et d’un coup violent il battit la porte en brèche de toute la force de ses deux pieds.

» L’élan fut si vigoureux, qu’il passa tout d’une pièce à travers la porte, et vint tomber assis sur une table où le thé était servi. On peut imaginer l’effet de cette commotion soudaine au milieu des tasses, des soucoupes, des théières. Mais ce ne fut rien si on le compare à la panique dont les Chinois furent saisis par cette étrange apparition.

» La chambre était pleine de joueurs à longue queue, qui pensaient n’avoir rien à craindre de la police en plein jour, et derrière la triple serrure qui les protégeait. Aussi, à la vue du chef de police tombant si opinément au milieu d’eux, ils cherchèrent à fuir dans toutes les directions, sautant l’un par-dessus l’autre, se poussant afin d’échapper par les portes et par les fenêtres qui donnent sur le derrière de la maison. Cette scène fut semée d’incidents si comiques de chutes, de sauts périlleux, de longues queues se mêlant, et leurs propriétaires éperdus tirant en sens contraire, que le fonctionnaire perdit sa gravité, et fut saisi d’un long accès de fou rire qui le tint cloué pendant quelque temps sur la table où il était tombé, ce qui l’empêcha de constater le flagrant délit et d’appréhender par la queue quelques-uns des coupables. M. Burke dut se borner à revenir avec un interprète, et il fit expliquer aux Chinois qu’ils ne devaient jouer ni le jour ni la nuit ; et que fermer les portes à l’approche d’un officier de la loi était aussi un jeu dangereux. »

Les Chinois ne sont pas seulement passionnés pour les jeux de hasard, mais ils se montrent très-ardents pour ceux qui exigent de l’adresse ou une attention soutenue. Souvent, en visitant un intérieur chinois, j’en ai trouvé les habitants se livrant à ces distractions favorites.

CHAPITRE X.

La terre de l’or. — Le capitaine Sutter. — Les terrains aurifères. — Mines et placers. — La plus grosse pépite. — L’exploitation de l’or. — Montagnes et tunnels.

Je passai à San-Francisco l’hiver de 1858 à 1859. Vers la fin de février, quelque temps avant mon départ pour les placers, un des principaux négociants auquel j’avais été recommandé me présenta au capitaine Sutter, qui en 1848, découvrit les premiers gisements aurifères en Californie. Je fus heureux et ému tout à la fois de contempler le hardi pionnier, qui, le premier, vit briller sous le soleil les trésors du nouvel Eldorado.

Une de mes premières questions fut de lui demander à quelle circonstance il devait sa découverte.